Brigid : de la déesse à la sainte

Brigid (ou Brigit) est à la fois une déesse celtique et un des trois principaux saints de l’Irlande (avec St Patrick et St Cormac). En regardant de plus près ces deux personnages, on constate que la déesse celtique et la sainte chrétienne ne sont pas si éloignées l’une de l’autre. La première a-t-elle « donné naissance » à la seconde, est-ce le même personnage survivant à travers différentes croyances, est-ce simplement un hasard ? Quels sont ses/leurs attributs ?

Brigit la sainte et Brigid la déesse

Brigit la sainte et Brigid la déesse

Une puissante déesse celtique

Brigid est une des déesses du panthéon celtique ayant le mieux survécu à travers les âges, sans doute grâce à son homonyme Ste Brigit d’Irlande et à ses attributs, qui en font une déesse idéale pour ceux qui se tournent vers le nouveau paganisme ou la sorcellerie Wicca.

Son nom signifie « L’Exaltée » ou « Celle qui Grandit ». Elle est connue dans tout le monde celte, sa dénomination Brigid étant une des variantes irlandaises. On l’appelle aussi Brighid, Brigit, Bríd, Brigid, Bride, Bridey, Briggidda, Brigantia dans le nord de l’Angleterre, Brigindo en Gaule… Elle est liée à l’élément du feu, et est considérée comme une déesse de la médecine, de la poésie, mais aussi de la forge. Comme je l’ai déjà rapidement abordé dans l’explication du triskèle et l’implication du nombre 3, on associe souvent Brigid avec ce nombre sacré pour les celtes.

En réalité, on a peu d’informations sur la déesse Brigid en elle-même. On raconte qu’elle serait la fille du Dagda, ce dieu hédoniste et à la puissance aussi grande que son tour de taille. On l’associe souvent avec Dana, la déesse qui donne son nom à la tribu des dieux : le Tuatha Dé Danann. Elle se marie avec Bres, un roi du peuple ennemi des dieux : les Fomoires. Grâce à ce mariage, elle est vue comme une incarnation de la paix et de la diplomatie, un des traits de caractère très souvent associé à cette déesse et que l’on retrouve chez la sainte irlandaise. De son mariage elle eut un fils, Ruadan, qui fut tué au combat par le dieu forgeron Goighniu.

Les trois Exaltées : Brigit la poétesse, Brigit la guérisseuse et Brigit la forgeronne

Les trois Exaltées : Brigit la poétesse, Brigit la guérisseuse et Brigit la forgeronne

On peut se demander comment le porte-étendard de la paix et de la diplomatie peut être aussi une déesse de la forge. Il faut savoir que Brigid la déesse n’est jamais associée aux armes, contrairement au dieu Goighniu, qui est lui le forgeron des armes des dieux. La forge est pour elle l’endroit où l’on fabrique les fers à cheval, destinés à soulager les équidés, mais aussi à permettre aux hommes de voyager plus loin, et donc elle est aussi en quelque sorte une déesse des voyageurs.

C’est sous cet aspect que l’on voit le plus le lien entre le feu et Brigid. En tant que déesse de la poésie, elle règne sur ce que les irlandais appellent en gaélique l’imbas, le « feu de l’esprit », c’est-à-dire l’inspiration. En tant que déesse de la guérison, elle domine les foyers et la sécurité qu’ils apportent. On constate que le feu est donc réel (la forge et ses flammes) ou spirituel (les étincelles de l’inspiration poétique).

En tant que déesse de la poésie, elle était la protectrice des bardes et des devins. En effet, la poésie était considérée par les celtes comme une forme d’expression inspirée par l’autre monde, et les poètes étaient aussi considérés comme des devins. Les bardes et les poètes étaient les transmetteurs de la culture d’une génération à l’autre, tandis que les druides transmettaient le savoir. Brigid est donc parfois assimilée à une déesse de l’éducation et de la transmission.

La déesse est particulièrement associée à la fête d’Imbolc, se déroulant le 1er février. Cette fête agricole célébrait la lactation des génisses, signe du retour prochain du printemps et de l’abondance. On raconte que Brigid, accompagnée de sa génisse, allait dans les rues lors de la nuit du 1er février, et bénissait tout vêtement laissé dehors à cette occasion. Les gens laissaient principalement des manteaux, afin qu’ils puissent gagner un peu du pouvoir guérisseur de la déesse. Si on laissait le même vêtement dehors sept années de suite, alors il acquérait toute la puissance de guérison possible.

Elle était surtout vénérée en Irlande et dans le nord de l’île de Grande Bretagne. Comme Venus et ses vestales, on maintenait pour l’honorer un feu allumé en permanence. Lors de l’arrivée du christianisme en Irlande, les feux ont peu à peu disparus, et il n’en est resté que le principal, à Kildare, dans le comté du même nom, à quelques dizaines de kilomètres à l’ouest de Dublin.

Brigit la Sainte

Et c’est là que la mythologie celtique et les croyances chrétiennes s’entremêlent, comme seuls les irlandais ont su le faire : Brigit, la sainte, souvent différenciée de Brigid la déesse par un « t » à la place du « d » est native de Kildare.

Sa naissance montre bien le caractère ambigu de cette sainte : son père était un noble irlandais fidèle aux anciennes croyances (nous ne sommes qu’un siècle ou deux après l’arrivée de St Patrick le missionnaire, et on sait que les irlandais ont une très longue mémoire…) et sa mère était une esclave chrétienne. Elle est née au crépuscule, alors que sa mère passait le pas d’une porte. Elle n’est donc née ni libre, ni esclave ; ni chrétienne, ni païenne ; ni le jour, ni la nuit ; ni à l’intérieur, ni à l’extérieur. Symbole encore plus fort de son lien avec l’ancienne déesse : elle acceptait, en tant qu’enfant, de boire le lait et de manger le fromage d’une seule vache, blanche aux oreilles rouges, couleurs associées pour les celtes à l’Autre Monde.

Vitrail représentant Sainte Brigit

Vitrail représentant Sainte Brigit

Comme son homonyme celte, elle fut incarnation vivante de la paix et de la diplomatie.Ainsi, elle donna un jour à un pauvre l’épée de son père, en lui ordonnant de la revendre pour qu’il puisse acheter du pain pour sa famille. En plus de voir un lien avec Brigid, déesse de la forge, on voit ici le message véhiculé par la sainte comme par la déesse : la paix, le pain et la famille, avant les armes et la guerre.

Elle fut aussi protectrice des foyers en leur multipliant à une occasion le beurre et le lait (on voit une nouvelle association avec la vache et avec Imbolc, fête annonçant le retour de l’abondance), elle changea l’eau en bière, manipula des rois pour leur faire libérer des prisonniers, ou même leur faire abandonner le trône… Les nombreux récits que l’on connait aujourd’hui de Brigid nous viennent en fait de la sainte irlandaise.

Kildare, son arbre, ses puits sacrés et son feu éternel

Il est impossible de parler de Brigid (la déesse comme la sainte) sans parler de Kildare. J’ai déjà abordé le feu sacré brûlant dans cette ville. Le temple de Brigid, la déesse irlandaise, était au sommet d’une colline, près d’un gros chêne aux propriétés magiques. Ce chêne résistait à toutes les armes (on voit bien le lien avec Brigid la pacificatrice). Kildare s’appelle d’ailleurs en irlandais Cill Dara, ce qui signifie l’Eglise de l’Arbre. Ce chêne avait une grande importance pour les celtes (plus que d’autres chênes, en sachant que c’est un arbre particulièrement sacré à leurs yeux), et cela explique certainement pourquoi le temple de la déesse fut construit dans son ombre protectrice. Dans ce temple brûlait donc en permanence une flamme, représentant évidemment l’élément feu associé à la déesse, et religieusement entretenu par vingt femmes.

On raconte que Brigit, la Sainte, servit dans ce temple. Comme ses consœurs, bien que chrétienne, elle entretint la flamme avec la même révérence que ses aînées. Lorsqu’elle disparut, les nonnes continuèrent à surveiller le feu, sauf le vingtième jour, jour de garde de Brigit/Brigid, qui veillait à son tour sur la flamme. On dit que jamais la flamme ne s’éteignit sous la garde de Brigit. De temps en temps, un évêque ou un archevêque ordonnait que la flamme soit éteinte, puisqu’elle était un lien évident aux anciennes croyances bien peu chrétiennes, mais les sœurs revenaient toujours l’allumer et reprenaient leur garde. Ce fut avec la Réformation de Henri VIII et la destruction du petit temple que la flamme s’éteignit pour de bon.

Cependant, les gens n’ont cessé de rendre hommage à la déesse aux différents puits sacrés qui entourent la ville. Pour les Irlandais et les celtes en général, les puits sont des portes entre l’Autre Monde et le nôtre, et sont souvent associés à une divinité particulière, qu’elle soit connue seulement au niveau local ou, comme Brigid, par delà toutes les cultures celtiques.

L'un des nombreux puits consacrés à Brigid, statue de Annette MacCormack

L’un des nombreux puits consacrés à Brigid, statue de Annette MacCormack

Brigid et Brigit à travers les âges

Mais l’histoire de la flamme éternelle de Kildare ne s’arrête pas là : dans les années 1990, un groupe de nonnes catholiques décida de réouvrir le temple, et cela fut fait à Imbolc 1992.

Aujourd’hui, on trouve en haut de la petite colline non pas un chêne et son petit temple, mais une cathédrale, bien sûr consacré à la Sainte irlandaise. De nombreux Irlandais laissent encore leur manteau dehors la nuit du 1er février, pour recevoir la bénédiction de Brigid, accompagnée de son éternelle vache aux oreilles rouges.

De nombreux historiens ont remis en cause la validité de l’existence de Sainte Brigit, ne voyant en elle qu’un formidable outil de l’Eglise Chrétienne de fidéliser un peuple très attaché aux traditions ancestrales. Qu’elle ait existé ou pas, il est intéressant de constater qu’une fois de plus, les Irlandais sont un des rares peuples à avoir assimilé dans la « nouvelle » religion chrétienne des traditions et des rituels plusieurs fois millénaires, ce qui a permis à cette déesse, malgré le peu de légendes originelles nous étant parvenues, de toujours exister.

Elle représente même un culte de plus en plus important parmi les nouveaux païens et les adeptes de la sorcellerie, en particulier sa branche Wicca. L’Exaltée enflamme encore beaucoup d’imaginations et provoque toujours une foi puissante en ceux qui décident de l’accueillir en eux.

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