Les Prophéties de Merlin

Le personnage de Merlin a été créé par Geoffroy de Monmouth, dans son Histoire des Rois de Bretagne. Savant, magicien, devin, voire druide, ce personnage mystérieux a fait ensuite l’objet de nombreuses interprétations et reste encore aujourd’hui une source d’inspiration non négligeable du mythe arthurien. Dans l’Histoire des Rois de Bretagne, on découvre Merlin alors qu’il tire d’un mauvais pas le roi Vortigern, usurpateur du trône après avoir tué le père d’Uther Pendragon. Cependant, le passage le plus remarquable concernant Merlin réside dans les cinq chapitres consacrés à ses prophéties.

Merlin lit ses prophéties devant Vortegirn (extrait d'un manuscrit des Prophéties de Merlin)

Merlin lit ses prophéties devant Vortegirn (extrait d’un manuscrit des Prophéties de Merlin)

Dans le manuscrit du chanoine britannique, en effet, ce sont surtout ses capacités divinatoires qui sont mises en avant, même si on aborde rapidement ses aptitudes à la magie, notamment dans le passage où Geoffroy explique comment les pierres de Stonehenge, d’après lui originaires d’Irlande, ont pu être transportées à leur emplacement actuel :

Les uns se procurèrent des câbles, les autres des cordes, d’autres encore des échelles pour parvenir à leurs fins mais ils restèrent complètement impuissants. Devant leur défaillance, Merlin éclata de rire et mit en place ses propres engins. Puis, lorsqu’il eut installé tout le nécessaire, il déplaça les pierres avec une facilité incroyable. (Histoire des Rois de Bretagne, chap. 130)

C’est l’une des très rares allusions à la magie dans le texte. On peut supposer que Geoffroy, chanoine, avait du mal à accepter la magie, même si elle devait venir d’un livre ancien supposément traduit par lui.

Par contre, les talents divinatoires de Merlin sont clairement affichés, et Geoffroy utilise même ce prétexte pour une pirouette littéraire, en annonçant dès le milieu du livre la fin, voire peut-être ce qui se passera à l’avenir, après la rédaction du manuscrit.

On compte pas moins de 74 prédictions, récitées les unes à la suite des autres, comme une chronique du futur. Si le début a fait l’objet d’interprétations et d’explications par de nombreux historiens, la fin est beaucoup plus obscure, et les littéraires comme les spécialistes de l’Histoire présument que c’est tout simplement l’imagination de Geoffroy, extrapolant des faits peut-être réels ou un futur possible à partir de ces faits.

Les Prédictions de Merlin, bien qu’incluses dans l’Histoire, font aussi l’objet d’un livre propre, rédigé par Geoffroy de Monmouth alors qu’il n’avait toujours pas terminé la rédaction de son Histoire. Il explique ceci dans l’Histoire même, en introduisant deux chapitres explicatifs :

Je n’étais pas encore parvenu à ce point de mon histoire quand, au bruit qui se faisait autour du nom de Merlin, mes contemporains me poussèrent de tous côtés à publier ses prophéties, et parmi eux, principalement, Alexandre, l’évêque de Lincoln. […] J’ai préféré lui donner satisfaction et je traduisis les prophéties que je lui envoyai avec la lettre suivante :

« Alexandre, haut dignitaire de Lincoln, l’amour de ta grandeur me pousse à traduire les prophéties de Merlin du breton en latin, avant de poursuivre l’histoire que j’ai commencée sur les rois bretons. Je m’étais proposé de l’achever d’abord et d’écrire cet autre ouvrage par la suite afin que mon esprit ne fût pas, étant occupé à une double tâche, moins efficaces pour chacune d’elles. Cependant, assuré de l’indulgence de ton jugement pénétrant et plein de discernement et j’ai porté à mes lèvres ma flûte ignorante et j’ai modulé simplement la traduction d’un langage qui t’est inconnu. […] »

On pense aujourd’hui que le bruit qui se faisait autour du nom de Merlin provient des contes et légendes transmis à l’oral, en breton ou en gallois. Il n’y a aucun écrit qui tend à prouver l’existence de Merlin avant son apparition dans l’Histoire des Rois de Bretagne.

Merlin dictant son histoire (et ses prophéties) à un scribe

Merlin dictant son histoire (et ses prophéties) à un scribe

J’ai choisi de montrer les deux premières prophéties, puisque dans l’Histoire, elles ont été faites devant Vortegirn, alors roi après avoir tué le père d’Ambroise Aurèle et Utherpendragon, ce dernier étant le père d’Arthur. Elles concernent donc directement le mythe arthurien et la matière de Bretagne, et annoncent la partie de l’Histoire consacrée à Arthur lui-même.

Malheur au dragon rouge car sa mort est proche. Le dragon blanc, qui signifie les Saxons que tu as invités, occupera ses cavernes. Quant au dragon rouge, il représente la nation bretonne opprimée par le dragon blanc. C’est pourquoi les monts de Bretagne, tout comme les vallées, seront aplanis et les fleuves de ces vallées deviendront des fleuves de sang. Le culte de la religion disparaîtra et la ruine des églises s’étalera au grand jour.

Cette prophétie concerne la génération précédant Arthur : son père Utherpendragon, le frère d’Uther Aurèle Ambroise (qui forment à eux deux le dragon rouge) et le roi Vortegirn, qui a tué leur père en s’alliant avec les Saxons (le dragon blanc). Les prophéties sont faites à Vortegirn, ce qui explique le « que tu as invités ».

Le peuple opprimé l’emportera finalement et résistera à la violence des envahisseurs. En outre, le sanglier de Cornouailles viendra à leur secours : il foulera aux pieds les ennemis et leur brisera le cou. Les îles de l’Océan seront soumises à son pouvoir et il possédera les régions boisées de Gaule. La maison de Romulus tremblera devant sa fureur et sa mort sera mystérieuse. Il sera célébré par la voix des populations et ses exploits fourniront matière aux récits des conteurs.

Cette prophétie parle d’Arthur, le sanglier de Cornouailles, le réunificateur des peuples bretons, qui aurait même étendu son royaume à la Bretagne continentale et certaines parties voisines de la Gaule d’alors. Sa mort mystérieuse, alors qu’il est emmené par sa sœur Morgane à Avalon pour guérir de ses plaies après une bataille destructrice  a fait l’objet de nombreuses convoitises, certains prétendant être issus de la descendance, voire être la réincarnation d’Arthur, destiné à revenir réunifier les peuples un jour.

Geoffroy ne s’est pas trompé sur un point : la matière de Bretagne est un des thèmes littéraires les plus prolifiques du monde. Il ne faut cependant pas oublier qu’il se sert de ce livre pour donner au roi de son contemporain et à sa lignée, les Plantagenêt, un illustre ancêtre, et qu’Arthur, glorifié pendant un tiers du livre, est ce fameux ancêtre, breton, qui fait la fierté de tout le peuple.

La suite concerne les générations de rois successifs, quasiment jusqu’aux Plantagenêt. Cependant, dès la 31ème prophétie, Geoffroy s’écarte de l’Histoire avérée, et emploie des images et des métaphores très obscures, faisant encore aujourd’hui l’objet d’interprétations de la part des historiens. A titre d’exemple, voici justement la 31ème prophétie :

Dans la ville de Winchester, trois sources jailliront, dont les ruisseaux diviseront l’île en trois parties. Qui s’abreuvera à l’un jouira d’une très longue vie sans être accablé par la maladie. Qui s’abreuvera à l’autre mourra d’une faim insatiable et portera sur son visage la pâleur et l’effroi. Qui s’abreuvera au troisième disparaîtra subitement et son corps ne pourra être enseveli. Désireux d’échapper à cette voracité, les hommes s’efforceront d’enfouir le ruisseau sous différents matériaux. Mais toute substance que l’on jettera dessus prendra la forme d’un autre élément : ainsi la terre se transformera en pierres, les pierres en liquide, le bois en cendres, la cendre en eau.

Si les premières prophéties tiennent des faits historiques, parfois de façon imprécise voire fausse (anachronismes…), les prophéties qui suivent celle ci-dessus tiennent tout simplement, selon certains spécialistes, de l’imagination pure de Geoffroy de Monmouth. Trop concises pour être lues facilement sans s’y perdre, trop métaphoriques pour pouvoir les situer dans le temps, elles sont un des éléments de l’Histoire des Rois de Bretagne qui placent ce livre aussi bien dans le genre romanesque que dans la chronique historique moyenâgeuse.

En tout cas, elles ont permis à Merlin de prendre de l’ampleur, et de servir de base idéale pour la matière de Bretagne et plus particulièrement les mythes concernant directement le roi Arthur.

Source :

Histoire des Rois de Bretagne, de Geoffroy de Monmouth, traduction de Laurence Mathey-Maille, éditions Les Belles Lettres, coll. La Roue à Livres, Paris, 2008

2 reflexions sur “Les Prophéties de Merlin

  1. gaelle

    Je recherche des indices sur le Livre Des Prophéties mais je n’en trouve pas.Je souhaiterais en savoir plus sur la Prophétie des Ombres concernant le Roi arthur.Pourriez-vous m’aiguiller,s’il vous plait?Cela m’interesse beaucoup.Merci d’avance.

    1. Gwenn Auteur de l'article

      Parlez-vous bien des Prophéties de Merlin, écrites par Geoffroy de Monmouth, ou d’un autre livre concernant la matière de Bretagne et le Roi Arthur ? Le Livre des Prophéties ne me dit rien de particulier. Peut-être pourrais-je faire des recherches à ce sujet.

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