Les Dames du Lac : le mythe arthurien par les femmes

Les Dames du Lac est un des tout premiers romans concernant la matière de Bretagne que j’ai eu l’occasion de lire. Je dois reconnaître qu’il a influencé de beaucoup ma vision de ces légendes. Ce roman de Marion Zimmer Bradley, issu de son Cycle d’Avalon,  est l’un des derniers apports au mythe arthurien, puisqu’il a été écrit dans les années 1980, soit un peu plus de huit cents ans après l’Histoire des Rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth.

Image de couverture des Dames du Lac, dans son édition de 1986

Image de couverture des Dames du Lac, dans son édition de 1986

Le titre original The Mists of Avalon a été traduit en français en deux livres : Les Dames du Lac et Les Brumes d’Avalon. Ce n’est pas une traduction littérale, mais une adaptation : l’histoire a été condensée, et parfois paraît-il des paragraphes ont été complètement réécrits. Néanmoins, si le style a changé entre la version anglaise et la version française, l’histoire reste la même.

Voici la quatrième de couverture de l’édition de 1986 :

La légende du Roi Arthur et des Chevaliers de la Table Ronde n’avait, depuis longtemps, inspiré un roman d’une telle envergure, d’un pareil souffle. Et, pour la première fois, ce drame épique est conté par une femme à travers le destin de ses principales héroïnes.

Bien sûr, Merlin l’Enchanteur, Arthur et son invincible épée Excalibur, Lancelot du Lac et ses vaillants compagnons, tous sont présents mais ce sont ici les femmes, exceptionnellement attachantes, qui tiennent les premiers rôles : Viviane, la Dame du Lac, grande prêtresse d’Avalon, Ygerne, duchesse de Cornouailles et mère d’Arthur, son épouse Guenièvre, Morgane la Fée, sœur et amante du grand roi…

S’appuyant sur plusieurs années de recherche, cette épopée envoûtante est bien autre chose qu’un roman historique de plus. Elle relate la lutte sans merci de deux mondes inconciliables, celui des Druides et des anciennes croyances défendant désespérément un paradis perdu et celui de la nouvelle religion chrétienne supplantant peu à peu rites et mystères enracinés au cœur de la Grande Bretagne avant qu’elle ne devienne l’Angleterre.

Au-delà du rêve et de la réalité, au-delà des passions tumultueuses, où l’amour charnel, loin de toute notion de péché, pouvait s’extérioriser librement, au-delà des intrigues de Cour, des larmes et du sang, voici une nouvelle et fascinante reconstitution de l’un des thèmes romanesques les plus impérissables de toute l’histoire de l’Occident. Éternelle histoire d’amour et de mort, vécue et ressentie intensément par celles sans lesquelles l’exaltante aventure des Chevaliers de la Table Ronde, opposant forces du mal et hommes de bonne volonté, n’aurait jamais existé.

La couverture de l'édition de Poche de 2007

La couverture de l’édition de Poche de 2007

Le roman reprend principalement l’histoire de Morgane, fille d’Ygerne et de Gorlois, duc de Cornouailles, et demi-sœur d’Arthur. Les écarts vers les autres personnages (que ce soit Ygerne, lors de l’enfance de Morgane, jusqu’à la naissance d’Arthur, puis Viviane, Guenièvre et plus rarement Morgause…) sont expliqués par les dons de la jeune femme, fille du Vieux Peuple.

[… ] En relatant cette histoire, il m’arrivera sans doute de faire allusion à des évènements survenus en mon absence ou lorsque j’étais trop jeune pour les comprendre. Certains donc douteront de leur authenticité, en ironisant sur mes soi-disant dons magiques. Or je ne peux changer la vérité. Oui, je l’affirme hautement, j’ai, dès mon plus jeune âge, reçu le don de vision, celui d’entrevoir, comme s’ils se déroulaient devant moi, des évènements proches ou lointains, de me glisser dans les pensées les plus intimes des humains et c’est justement la raison pour laquelle je puis aujourd’hui raconter cette histoire. […] (Prologue)

Du fait du choix de Morgane en tant que narratrice principale, relatant son vécu et celui qu’elle a donc entrevu dans l’esprit des autres femmes de l’histoire, le roman adopte le point de vue des prêtresses et des druides d’Avalon, contre le point de vue chrétien existant depuis Geoffroy de Monmouth. Comme j’en ai déjà parlé dans mon introduction au mythe arthurien, cette opposition entre les deux systèmes de croyance est souvent le cœur de la matière de Bretagne, mais généralement, le point de vue final est celui des chrétiens : Geoffroy de Monmouth oppose des Bretons fervents chrétiens aux Saxons païens, Chrétien de Troyes place la foi dans l’initiation du chevalier comme l’élément principal de son élévation, de nombreux romans et gestes du moyen-âge se servent des Chevaliers de la Table Ronde pour défendre un idéal courtois, un chevalier galant et chrétien… Le roman des Dames du Lac tranche donc avec cet héritage chrétien, accusé ici d’étroitesse d’esprit et d’intolérance, face à la vieille religion de la Déesse qui considère que toutes les religions se valent, tous les Dieux ne sont qu’un, seule la façon de lui rendre hommage change.

Du fait de la narration adoptant le point de vue et les croyances de Morgane, prêtresse d’Avalon puis Dame du Lac, on trouve aussi toute une partie du roman tournée vers les anciennes croyances héritées de la tradition celtique (la présence de l’évêque Patricius, dont on dit à la première apparition qu’il a évangélisé l’Irlande, et qu’on peut donc assimiler au St Patrick irlandais du Vème siècle, permet de dater l’histoire entre 450 et 550 après J.C., ce qui correspond à la période de l’Arthur « historique ») et les légendes au sujet d’êtres fabuleux comme les fées, les dragons ou autre Petit Peuple insaisissable, avec bien sûr au centre de ce monde l’île d’Avalon, perdue dans les brumes à côté de sa voisine l’Île des Prêtres, elle bien visible du monde normal.

On retrouve aussi les rites et les traditions celtiques, du couronnement traditionnel retraçant l’union entre un roi et sa terre, Dieu et Déesse, par un rite précis, ici celui du Grand Mariage et du Roi Cerf, à l’initiation des prêtresses et leurs actes plus ou moins magiques, au cœur de l’île d’Avalon.

Ce roman, en plus d’apporter une nouvelle pierre à l’édifice de la matière de Bretagne, permet donc d’en oublier un peu la profonde orientation chrétienne qu’a pris le mythe et d’approfondir les personnages ésotériques, et principalement Morgane, qui est ici bien loin de la manipulatrice et perfide Fée que l’on décrit souvent.

Le style est facile à lire, et ce roman s’adresse à tous. J’ai personnellement beaucoup aimé cette version du mythe arthurien. Plus romanesque que les versions classiques, elle couvre l’intégralité de la légende, de la mystérieuse conception d’Arthur à sa mort, toute aussi mystérieuse, en passant par les grandes batailles, le triangle amoureux entre le Roi, Guenièvre et Lancelot, la présence de Viviane et de Merlin… Bref, à mon humble avis, à lire !

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