Le mythe d’Arthur, à l’origine

La légende arthurienne est officiellement née sous la plume de Geoffroy de Monmouth, lorsqu’il rédige son Histoire des Rois de Bretagne, en traduisant d’après lui un livre écrit en langue bretonne. Il existait sans doute avant ce manuscrit une version orale des légendes, mais c’est la première fois qu’Arthur fait son apparition dans les écrits médiévaux.

Une des premières représentations connues d'Arthur, dans un exemplaire de l'Histoire des Rois de Bretagne (source : BNF)

Une des premières représentations connues d’Arthur, dans un exemplaire de l’Histoire des Rois de Bretagne (source : BNF)

C’est pour cela que l’on considère régulièrement que la version proposée par Geoffroy de Monmouth est la version « originelle » du mythe, la base à toute la matière de Bretagne écrite ensuite au fil des siècles.

On constate rapidement, à la lecture de cet écrit, que la légende ne ressemble que peu à celle communément acceptée aujourd’hui.

La première différence tient dans le fait que Geoffroy de Monmouth est un chanoine. Il a donc donné une forte valeur chrétienne à son Histoire de Bretagne, et Arthur est représenté comme le roi chrétien par excellence, pieu, généreux et valeureux.

Le conflit entre les rites ancestraux (celtiques ?) et la nouvelle religion chrétienne, qui marque la matière de Bretagne, pourrait donc être totalement absent de cette première évocation écrite de la légende. Cependant, Merlin est là. Pas du temps d’Arthur, auquel il n’a jamais affaire directement, mais au temps de Vortegirn, puis de Ambroise Aurèle et d’Uther Pendragon, les deux frères. La dernière évocation de Merlin est faite lors de la mystérieuse conception d’Arthur :

La naissance d’Arthur

Uther, roi victorieux sur les Saxons, célébrait Pâques à Londres, et avait fait rassembler les princes du royaume. C’est alors qu’il voit l’épouse de Gorlois, duc de Cornouailles, et tombe passionnément amoureux d’elle. Son comportement envers la duchesse rend Gorlois jaloux, et ce dernier quitte précipitamment les festivités en emmenant son épouse. Ce comportement, doublé de l’envie d’Uther de retrouver Ingerne, telle qu’elle est nommée par Geoffroy de Monmouth, rend furieux le roi, et celui-ci décide d’attaquer le duché de Cornouailles. Laissant sa femme en sécurité à Tintagel, Gorlois décida de se rendre au château de Dimilioc pour affronter les troupes d’Uther. Ce dernier assiégea le château pendant quelques temps. Puis, n’en pouvant plus d’amour pour Ingerne, il cherche auprès de ses hommes une solution. Son compagnon d’armes, Ulfin Ridcaradoc, lui conseille d’en faire appel à Merlin, le seul qui serait potentiellement capable de passer la défense imprenable de Tintagel.

Ainsi en sera-t-il fait, et Merlin paraît devant Uther, et lui conseille :

« Pour réaliser ton souhait, tu dois user de nouvelles méthodes, sans exemple à ce jour. Je sais, grâce à mes philtres, comment te donner l’apparence de Gorlois pour que tu lui ressembles en tous points. Si tu suis mes instructions, je te transformerai complètement à son image et Ulfin prendra les traits de son serviteur, Jordan de Tintagel. Je changerai aussi d’apparence pour vous accompagner ; tu pourras rejoindre Ingerne en toute sûreté dans le château et pénétrer à l’intérieur. »

Le Roi obéit, et il put ainsi entrer à la tombée de la nuit dans le si sûr château de Tintagel. Il passa la nuit avec Ingerne, qui croyait voir son époux revenir rapidement du siège de son château. Cette nuit-là fut conçu Arthur.

Pendant ce temps, ses troupes, s’apercevant que leur chef était disparu, attaquèrent le château de Dimilioc. Gorlois fit une sortie en espérant résister à l’assaut. Il fut tué dans la bataille, et ses messagers coururent en avertir son épouse. La confusion régna quand ils découvrirent Uther, toujours sous les traits de Gorlois, dans le lit d’Ingerne. Celui-ci trouva un prétexte pour s’en aller, redevint Uther Pendragon et retourna à Tintagel, maintenant que la Cornouaille et Ingerne étaient libérées de Gorlois. Il prit le château et épousa Ingerne. Une grande passion les lia tout au long de leur mariage, et en plus d’Arthur, ils eurent une fille, Anna.

Ainsi est donc conçu Arthur, et cette légende sera reprise par bien des narrateurs par la suite. C’est la dernière fois qu’on parle de Merlin dans ce livre, mais ce n’est pas le moindre de ses faits.

Les deux seules autres évocations, très rapide, aux anciens rites, sont liées à Avalon. La première concerne l’épée d’Arthur. Elle s’appelle ici Caliburn, et on dit simplement qu’elle a « été fabriquée dans l’île d’Avallon« . Point de détails ni sur la façon dont l’épée est venue entre les mains d’Arthur, ni sur Avalon. La deuxième évocation apparaît au tout dernier chapitre concernant Arthur, lorsque Geoffroy de Monmouth explique la mystérieuse mort d’Arthur, transporté blessé sur l’île. Là encore, aucun détail sur ce qu’est vraiment Avalon.

Les proches d’Arthur

Sa sœur, Anna, a une histoire confuse. Au chapitre 144, on dit qu’elle a épousé  Budic, roi des Bretons armoricains, et a pour fils Hoel, qui devint plus tard roi à la place de son père, et soutint Arthur dans toutes ses batailles jusqu’à la fin. Cependant, au chapitre 152, on dit qu’elle a épousé Loth, nouveau roi de Lodonesia :

« Quant à Loth, qui avait épousé la sœur d’Arthur au temps d’Aurèle Ambroise et en avait eu deux fils, Gauvain et Mordred… »

Ce passage est confus, parce qu’Anna, selon la naissance d’Arthur racontée plus tôt, est la jeune sœur du roi, et est donc née bien après la mort d’Aurèle Ambroise. Cependant, ce mariage-ci préfigure Morgane, sœur d’Arthur et mère de Mordred, le neveu traître à son oncle.

Autre proche d’importance, Guenièvre, sa femme. D’elle, il est simplement dit qu’elle a noble origine et qu’elle « surpassait en beauté toutes les femmes de l’île ». Elle apparait rapidement au chapitre 152, juste pour dire qu’Arthur avait pris femme, et ne revient qu’au chapitre 157, lors du couronnement d’Arthur comme Roi après qu’il ait conquis les pays scandinaves, les Flandres, une partie de la Gaule et des pays germaniques. Geoffroy détaille alors ce couronnement fastueux, et raconte que le roi et la reine étaient couronnés séparément, et ne devaient se retrouver qu’à la fin des cérémonies.

Le couronnement d'Arthur - Illustration de l'Histoire des Rois de Bretagne

Le couronnement d’Arthur – Illustration de l’Histoire des Rois de Bretagne

Les autres proches d’Arthur sont des hommes : Hoel, son neveu et fidèle conseiller, son sénéchal, Kai, que l’on retrouve par la suite dans de nombreuses légendes, ou Gauvain, déjà valeureux chevalier bien que la Table Ronde ne soit pas mentionnée. Les autres personnages mythiques de la matière de Bretagne, comme Lancelot, n’existent pas encore (ils seront consacrés quelques années plus tard par Chrétien de Troyes).

Les grandes batailles

Lorsqu’on lit certains romans de la matière de Bretagne, surtout récents, on découvre que le principal fait de bravoure d’Arthur réside dans la bataille du Mont Badon, qui chassa les Saxons hors de Grande Bretagne et permit à l’île de vivre en paix lors des décennies suivantes. L’autre guerre régulièrement mentionnée est celle qui l’oppose à son neveu Mordred et conduit à la mort mystérieuse d’Arthur. J’en reparlerai plus tard.

La bataille contre les Saxons est bel et bien considérée comme une grande victoire par Geoffroy de Monmouth. Elle ne se déroula pas précisément au Mont Badon, mais dans différents lieux de Grande Bretagne, principalement en Ecosse et sur l’île de Thanet, où se déroula la dernière bataille, qui apporta la victoire décisive aux Bretons. La bataille principale, celle décrite par Geoffroy de Monmouth, se déroule cependant vers Bath, où Arthur veut libérer la ville assiégée par les Saxons, puis livre bataille dans les monts environnants.

Ces batailles ont de toute évidence pour but d’affirmer le caractère chrétien d’Arthur, qui parvient à vaincre grâce au soutien de Dieu :

Tous ceux qu’il frappait en invoquant Dieu, mouraient au premier coup d’épée. Il ne suspendit pas son attaque avant d’avoir tué quatre cent soixante-dix soldats avec sa seule arme Caliburn.

Il s’agit pour les Bretons chrétiens de défendre leurs terres, leur famille et leur liberté, et de renvoyer chez eux les païens Saxons qui détruisent leurs églises et tuent leurs évêques et prêtres.

La deuxième grande bataille, selon Geoffroy de Monmouth, est celle qui oppose Arthur aux Romains. Après avoir conquis une bonne partie de l’Europe du Nord et de la Gaule, dépossédant les Romains de certains de leurs territoires, l’empereur romain lui envoie une lettre lui rappelant que selon une vieille coutume, Arthur doit payer à Rome un tribut, augmenté des tributs des territoires conquis. Arthur refuse de s’y plier : Rome a prononcé son désengagement de Grande Bretagne quelques générations royales plus tôt, et n’avait plus demandé de tribut depuis. En plus de ce refus catégorique, Arthur annonce à l’empereur Leo qu’il souhaite conquérir Rome, comme il en a le droit puisqu’il descend d’une famille royale ayant régné à la fois sur la Grande Bretagne et sur Rome. Cette réponse va évidemment provoquer un conflit d’ampleur entre les deux chefs, et ces batailles se dérouleront en Gaule, principal territoire disputé par Arthur comme par Rome. Pour ne pas laisser son royaume à l’abandon, Arthur le confie à son neveu, Mordred.

Geoffroy de Monmouth passe beaucoup de temps à énumérer les plans de chaque camp, détaillant le nombre de factions et le nombre de soldats par faction, et surtout les chefs à la tête de chacune des unités. Comme souvent, c’est une énumération plus ou moins inventée de noms prestigieux. C’est lors de ces batailles gauloises que Gauvain s’illustre et apparaît comme le chevalier qu’il deviendra au fil des récits.

Après avoir gagné contre l’empereur romain et l’avoir tué, Arthur renonce à conquérir Rome et rentre en Grande Bretagne. En effet, il vient d’apprendre que Mordred s’était emparé du trône et que Guenièvre avait rompu les liens du mariage pour s’allier avec le traître.

S’établit alors une course poursuite entre les deux hommes et leurs armées, tantôt Arthur poursuivant Mordred, tantôt l’inverse.

La mort d’Arthur

La bataille finale entre l’oncle et le neveu se déroule en Cornouailles. Arthur a le soutien de ses troupes qu’il a emmenées face aux Romains, et Mordred celui de quelques seigneurs bretons et surtout des Saxons, déboutés par Arthur et ayant envie de revanche. Selon les propres mots de Geoffroy de Monmouth, cette bataille est un véritable carnage : en plus des milliers de soldats, de nombreux héros meurent, et en premier lieu Mordred et Arthur. La mort du traître n’empêcha en effet pas ses troupes de continuer l’assaut.

C’est dans cette même bataille que notre illustre roi Arthur fut mortellement blessé ; il fut alors transporté dans l’île d’Avallon pour y soigner ses blessures. Arthur abandonna la couronne de Bretagne à son parent Constentin, qui était le fils de Cador, duc de Cornouailles. C’était en l’an 542 ap. J.-C. Que l’âme de notre roi repose en paix !

Ce sont les dernières phrases de la partie consacrée à Arthur. On y voit donc la deuxième évocation à Avalon, sans détails particulier. L’épisode est clairement daté, et surtout, Geoffroy pose ici les bases de la légende arthurienne : Arthur est certes mortellement blessé, mais il est transporté à Avalon pour s’y faire soigner. Le sera-t-il ? Bénéficiera-t-il des dons de l’île, censée apporter la vie éternelle ? Ces mystères laissés irrésolus ont fourni une matière riche pour les récits suivants, et en particulier pour les rois cherchant à justifier leur lignée en Grande-Bretagne, comme les Plantagenêt. Réincarnation ou descendance de ce roi mythique, l’un des rares grands rois bretons au cœur de cette époque sombre, les rois suivants vont adorer prétendre avoir un lien avec lui.

Le fantastique

Le fantastique, aspect quasi-obligatoire de la matière de Bretagne, n’est pas absent du récit si chrétien de Geoffroy de Monmouth. En effet, à l’époque, les merveilles et les miracles étaient considérés de manière bien différente qu’aujourd’hui.

Ainsi, Arthur, sur le chemin de la Gaule et de sa guerre avec les Romains, s’arrêtera près du Mont Saint Michel. A l’époque, il n’y avait pas encore d’abbaye, ce n’était qu’un rocher dépassant de la mer. Un géant y avait trouvé refuge, et de là enlevait les jeunes filles des environs. Des chevaliers avaient tenté de le tuer, mais sans succès. Un jour, il enleva Hélène, la nièce du duc Hoel, le proche compagnon d’Arthur. Le roi décide alors de prendre les choses en main et se rend avec deux de ses compagnons, le sénéchal Kai et l’échanson Beduer, sur le mont pour libérer la jeune fille. Ils ne parvinrent malheureusement pas à la délivrer, car elle était déjà morte à leur arrivée, mais Arthur tua le géant.

Arthur contre le géant - Miniature de l'Histoire des Rois de Bretagne (Source : BNF)

Arthur contre le géant – Miniature de l’Histoire des Rois de Bretagne (Source : BNF)

Plus tôt dans le récit, on découvre trois lacs à la description… magique. Le premier est le lac Lomond, où se déroule une bataille contre les Pictes :

Ce lac renfermait quarante îles et recevait soixante fleuves mais un seul se jetait dans la mer. Sur ces îles, on découvrait soixante rochers supportant autant de nids d’aigles : les aigles se réunissaient chaque année pour annoncer, en une forte et même clameur, les évènements prodigieux qui auraient lieu dans le royaume.

Les deux suivants sont décrits par Arthur à Hoel, alors qu’il admire le premier lac :

Arthur s’approcha et lui dit qu’il y avait un autre lac, plus extraordinaire encore, dans cette même province. Il se trouvait, en effet, non loin de là et mesurait vingt pieds de large, autant de long et cinq pieds de profondeur. De forme carrée, ce qui pouvait être l’oeuvre de l’homme ou de la nature, il produisait aux quatre angles, quatre espèces de poissons qui ne se mélangeaient pas.

Arthur ajouta qu’il existait aussi un autre lac dans la région de Galles près de la Severn : les habitants l’appelaient le Linligvam. Quand la mer l’emplit, elle est comme engloutie ; il engouffre les flots sans jamais recouvrir les rives. Lorsque la mer se retire, il rejette les eaux qu’il a absorbées en un tourbillon aussi haut qu’une montagne, recouvrant et inondant ainsi les rives.

En outre, si les habitants de toute la contrée se tiennent près du lac, en lui faisant face, ils reçoivent des gerbes d’eau sur les vêtements et c’est avec difficulté et même en vain qu’ils s’efforcent d’échapper à l’engloutissement. Mais si on lui tourne le dos, on ne court aucun danger d’être emporté par les eaux, même si on se tient sur les bords.

Le fantastique a dès le départ sa place dans la matière de Bretagne, et son importance sera confirmée par la suite, avec l’affirmation de Merlin et d’Avalon, ou l’apparition de personnages comme Viviane ou Morgane. On est cependant encore loin des tourments des différents personnages entre les deux principales croyances, et l’univers est sans conteste chrétien. Il faudra attendre quelques siècles avant que cela change.

Cette partie de l’Histoire consacrée à Arthur est sans doute la plus importante du manuscrit. En effet, en plus de représenter, comme tout le récit, la fierté bretonne face aux différents envahisseurs, qu’ils soient du Nord ou Romains, ce passage, bien que situé en 542, décrit l’apparition de la chevalerie céleste, avec les valeurs chrétiennes qu’elle doit défendre, et celle de l’amour courtois, repris un peu plus tard par Chrétien de Troyes, qui lui donnera une vraie ampleur romanesque.

Le mythe, bien qu’encore dépourvu de ses rebondissements chevaleresques et amoureux, est donc déjà bien en place, et Geoffroy de Monmouth a donné une excellente trame pour tous les narrateurs qui voudront ajouter ensuite leur pierre à l’édifice de la littérature arthurienne.

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