Les Trois Airs de Musique du Dagda

Je vous avais déjà rapidement parlé de cette légende dans mon article consacré à la symbolique du triskèle. J’ai décidé cette fois de vous raconter réellement cette histoire à la fois poétique et pleine de sagesse.

D’abord, une petite mise en contexte : le Dagda est un dieu puissant du Tuatha dé Danann, la tribu des dieux irlandais. C’est un dieu tout en excès, autant par ses aspects positifs que négatifs : amateur de bonne chair (dans tous les sens du terme), avec son ventre énorme et sa luxure qu’il ne cache pas, dieu de l’abondance avec son chaudron magique, mais aussi dieu guerrier, avec sa lance qui peut tuer neuf adversaires d’un coup !

Cette fois, nous allons découvrir un autre de ses attributs : sa harpe, qui joue des airs tout simplement… magiques.

Les chants intérieurs

Crédits : Spleen*

Cette harpe aux propriétés exceptionnelles était un des plus grands trésors du Dagda. Elle venait à lui quand il l’appelait, et jouait à la demande du dieu trois airs magiques, connus sous le noms des « trois nobles airs ».

Alors que le Tuatha Dé Danann affrontait les Fomoires, la harpe et le harpiste personnel du Dagda furent capturés pendant une bataille épique. Afin de récupérer cette harpe si précieuse, le dieu, accompagné des deux autres dieux guerriers Lugh et Ogma, se rendit au camp des Fomoires et s’y introduisit jusqu’à la salle de banquet, où l’on jouait à ce moment-là de la harpe.

Le Dagda appela sa harpe, qui vint à lui, en tuant neuf Fomoires au passage. Quand il posa ses mains sur les cordes, il joua les Trois Nobles Airs, et les guerriers ennemis se trouvèrent tour à tour dans un état profondément triste, exceptionnellement joyeux, et enfin plongèrent dans un sommeil reposant. C’était en effet le pouvoir de cette harpe : éveiller des sentiments profonds chez ceux qui l’écoutaient.

Le premier de ces airs est appelé goltrai en gaélique. C’est l’air de la tristesse. Quand le Dagda jouait cet air, tous ceux qui l’écoutaient en ressentaient une telle tristesse qu’ils ne pouvaient l’exprimer que par les larmes et les lamentations. C’est la musique de la tristesse et du désespoir, de la douleur et de la tragédie. On peut l’entendre dans de nombreux airs et ballades irlandais, aux mélodies poignantes et aux textes bouleversants.On peut se demander comment les larmes et lamentations peuvent être considérés comme un « noble » sentiment par ces fiers guerriers celtes, mais ils considéraient que l’expression de la tristesse et de la perte était noble et digne, quand elle était vraie. Le Dagda a ému si fort les Fomoires parce qu’ils venaient de perdre contre les Tuatha dé Danann, et étaient donc en pleine mesure pour comprendre cette si poignante musique.

Le deuxième air est le geantrai, ou l’air du rire et de la réjouissance. Quand toutes les larmes ont coulé, cet air était aussi joyeux et entraînant que le premier était triste et poignant. Alors qu’ils étaient en train de se lamenter du plus profond d’eux-même, les Fomoires partirent tout d’un coup en éclats de rire aussi vrais et expressifs que leurs larmes l’instant d’avant. Il y a certainement de la magie derrière tout ceci, mais aussi peut-être la leçon que même dans le plus profond désespoir, on peut trouver une lumière de bonheur à nourrir et faire grandir. Quand notre corps et notre âme sont las de pleurer, il est temps de passer au rire et de retrouver de la joie.

Enfin, le dernier air est celui du suantrai, l’air du sommeil. Quand le Dagda joua cet air, tous les guerriers ennemis sombrèrent dans un profond sommeil sans rêve. Ses deux amis dieux et lui en profitèrent alors pour s’en aller sans difficulté, emmenant la harpe et le harpiste avec eux. Au delà de l’avantage indéniable de pouvoir s’échapper de n’importe quelle situation en assommant ses ennemis de sommeil, il ne faut pas oublier que les deux premiers airs portaient une leçon, et il en va de même pour ce dernier. Et il représente tout simplement l’extrême fatigue que l’on ressent lorsqu’on passe d’une violente émotion à une autre. Après avoir pleuré toutes les larmes de leur corps, puis rit à n’en plus pouvoir, les Fomoires étaient tout à fait prêts à plonger dans un sommeil réparateur.

Le sommeil est ici considéré comme l’inévitable achèvement après le rire et les larmes, la pierre qui couronne l’édifice des émotions humaines, celle qui nous permet de nous reposer, de recharger nos batteries. Avec le sommeil et le repos, on trouve un équilibre entre un monde de lamentations et un monde de joie éternelle, car l’un comme l’autre seraient au fond un véritable enfer.

Du rire au sein des larmes, des larmes au cœur du rire, et du repos pour littéralement se remettre de ses émotions. Voilà le message des Trois Nobles Airs du Dagda.

2 reflexions sur “Les Trois Airs de Musique du Dagda

  1. Yavanna

    Ta présentation est claire et ta réflexion sur le « message » des trois nobles airs traditionnels est intéressante… Peut-être pourrais-tu juste citer les sources sur lesquelles tu te bases (textes traditionnels), cela viendrait utilement compléter ton exposé…

    1. Gwenn Auteur de l'article

      Oui, j’y ai pensé après avoir posté l’article, et (comme à mon habitude…) je me suis éparpillée dans autre chose et j’ai complètement oublié d’y revenir pour citer ma source.
      Je me base principalement sur un livre, en anglais : « 366 Celt, A Year and a Day of Celtic Wisdom and Lore« , de Carl McColman. J’ai acheté ce livre en Irlande, en voulant découvrir la culture celte. Par des petits paragraphes, il explique ou raconte certains aspects importants de la tradition celtique irlandaise. Les Trois Nobles Airs sont un chapitre à part entière. J’ai juste fait quelques recherches complémentaires sur Internet, qui ne m’ont rien apporté de plus, mais ont confirmé la légende et la façon dont il la raconte.
      Ma réflexion est basée sur les écrits de McColman, reformulés à ma façon, parce que j’aime ce message, mais ne voulais pas non plus m’y éterniser sur des pages, comme il pouvait se le permettre dans son livre.

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