Lancelot ou le Chevalier de la Charrette

C’est sous ce titre méprisant que Chrétien de Troyes introduit pour la première fois dans la matière de Bretagne le personnage de Lancelot. Il existait sans doute des contes ou légendes transmis oralement auparavant, mais c’en est la première trace écrite, qui va servir de trame au personnage de Lancelot du Lac pour les siècles suivants.

En effet, on retrouve les principes mêmes du personnage : la passion adultère qui le lie à Guenièvre, ses attributs de parfait amant courtois et de parfait chevalier, et enfin, en transparence, la raison de son échec lors de la quête du Graal, pourtant écrite quelques siècles plus tard.

Couverture du Lancelot ou le Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes par Folio Classique, 1996

Couverture du Lancelot ou le Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes par Folio Classique, 1996

Contexte du livre

Chrétien de Troyes écrivit ce roman en vers entre 1176 et 1181, sur la commande de Marie de Champagne, à la cour de laquelle il vivait certainement. Le roman fait partie d’un cycle de cinq œuvres consacrées aux chevaliers de la Table Ronde. On y trouve aussi Perceval ou le Roman du Graal, Yvain ou le Chevalier au Lion, Erec et Enide, et Cligès ou la Fausse Morte. On dit que Chrétien de Troyes n’aima pas beaucoup rédiger ce roman, du fait de la liaison adultère entre Lancelot et Guenièvre. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles il accable son personnage central, mais j’y reviendrai plus tard.

La présente édition est issue d’une traduction de Daniel Poirion, qui a traduit l’intégralité de l’œuvre de Chrétien de Troyes de l’ancien français au français moderne, en 1994. Le livre de la collection Folio Classique (Ed. Gallimard) contient une longue préface explicative de Mireille Demaules, qui permet de mieux comprendre l’œuvre et certains de ces éléments. J’en reprendrai certains aspects dans cette présentation.

J’ai découvert Chrétien de Troyes et ses romans en terminale, il y a quelques années, alors qu’un autre de ses romans, Perceval ou le Roman du Graal, était au programme de littérature. Inutile de préciser que ce fut mon œuvre favorite au programme cette année-là ! Connaissant mieux de nom Lancelot que les autres chevaliers abordés par Chrétien de Troyes, j’avais choisi ce roman comme lecture additionnelle. Je le reprends aujourd’hui pour ce blog, non sans plaisir.

Quatrième de couverture

Entre 1176 et 1181, Chrétien écrivit un roman consacré à Lancelot du Lac. Le Chevalier de la Charrette accable le plus magnifique chevalier de la cour d’Arthur d’un surnom méprisant, en l’associant à la charrette d’infamie réservée aux assassins et aux voleurs, dans laquelle le héros monte pourtant afin de retrouver sa bien-aimée. Quel forfait a-t-il commis, vers quel destin va-t-il, s’interrogent les foules rencontrées sur le chemin de son humiliation ? Comme un mauvais augure, toutes ces questions pèsent ainsi, dès son entrée dans notre littérature, sur la carrière héroïque de Lancelot du Lac qu’un amour fou et coupable unit à la reine Guenièvre, l’épouse du roi Arthur, celle entre toutes interdites.

Le Chevalier de la Charrette

Guenièvre vient d’être enlevée par Méléagant de Gorre (Gorre étant considéré comme le royaume de l’Autre Monde), et quelques chevaliers de la cour d’Arthur, dont Gauvain, partent à sa rescousse. Le chevalier rencontre sur son chemin un autre chevalier, arrivant à bride abattue et dont le cheval s’écroule mort épuisé à ses pieds. Il emprunte une des montures de Gauvain et disparaît aussitôt. Le chevalier va le retrouver plus loin, alors que cette nouvelle monture s’est effondrée à son tour. Le chevalier sans nom est en pleine discussion avec un nain qui lui propose de monter dans la charrette d’infamie :

« Nain, pour Dieu, dis-moi donc si tu as vu passer par ici ma dame la reine. » Le nain – une sale engeance ! -, le misérable, refusa de lui en donner des nouvelles. « Si tu veux, dit-il, monter sur la charrette que je conduis, tu pourras savoir d’ici demain ce qu’est devenue la reine. » Sur le moment, le chevalier a poursuivi sa route sans y monter ; il a eu tort, tort d’avoir honte et de ne pas aussitôt sauter dans la charrette, car il le regrettera un jour. Mais Raison, qui s’oppose à Amour, lui dit de ne pas monter, le retenant et lui enseignant de ne rien faire ni entreprendre qui puisse lui apporter honte ou reproche. Ce n’est pas du cœur mais de la bouche que vient ce discours que Raison ose lui tenir. Mais Amour, enfermé dans le cœur, l’exhorte et l’invite à monter tout de suite dans la charrette. Amour le veut, alors il y saute ; il n’a plus peur de la honte, puisque c’est l’ordre et la volonté d’Amour.

Et voilà le chevalier sans nom affublé du titre de chevalier de la charrette au moins jusqu’à la moitié du roman, lorsque, ayant retrouvé Guenièvre et la défendant contre Méléagant, la reine donne son nom véritable : Lancelot du Lac.

Lancelot dans la charrette d'infamie, représentation médiévale

Lancelot dans la charrette d’infamie, représentation médiévale

Ce choix va lui être reproché tout au long du livre par les différents protagonistes, jusqu’à ce qu’il arrive à faire ses preuves en traversant vaillamment le Pont de l’Epée, le dernier obstacle le séparant de la reine. Même Guenièvre y fera allusion, en lui reprochant non pas d’être monté dans la charrette d’infamie, mais d’avoir hésité à le faire. Il aurait démontré par cette hésitation une certaine faiblesse dans son amour.

En effet, le véritable choix qui s’était proposé à Lancelot à ce moment-là était le respect des codes sociaux, en évitant la honte et en gardant son honneur, à l’image de Gauvain qui s’est contenté de suivre la charrette sans y monter, ou bien le respect de l’amour qu’il a pour sa dame qui, selon les règles de l’amour courtois à l’époque de Chrétien de Troyes, a alors tout pouvoir sur le valeureux chevalier, comme un suzerain sur son vassal.

Lancelot fait donc le choix de l’amour, décidant pour les siècles à venir d’être le champion de la reine Guenièvre et son amant parfait.

L’amant courtois

Car le roman est avant tout un roman courtois, c’est-à-dire un roman décrivant un amour idéal aux yeux des mœurs de l’époque. Et Lancelot est l’amant courtois par excellence, et ils ne sont que peu nombreux dans la littérature médiévale à atteindre ce statut. En mettant de côté l’influence des codes sociaux et chevaleresques, Lancelot s’impose comme champion de l’amour courtois au fil du livre. Toutes ses valeurs sont centrées autour de sa dame, dont il est dit qu’elle est « le corps saint auquel il croit le plus« . Il devient presque esclave des volontés de Guenièvre, qui prend le pouvoir en lui imposant des hontes alors impensables pour un chevalier, notamment de se battre au pire lors d’un tournoi organisé par Arthur.

Le but profond du roman courtois est en effet de donner le pouvoir aux dames, pour lesquelles se battent leurs amants éperdus. Dans une société médiévale féodale et chevaleresque, où les prouesses guerrières créent des héros qui traversent l’histoire, les romans courtois donnent le beau rôle aux nobles dames, qui enfin, malgré leur mariage de raison, peuvent aimer et avoir de l’influence sur leur soupirant.

Lancelot a tout au long du roman une relation étroite avec les femmes, il rencontre plusieurs damoiselles sur son chemin pour le Royaume de Gorre, qui le mettront à l’épreuve dans son amour ou son honneur. Mais Guenièvre est LA femme du roman, et elle permettra à son chevalier de vaincre toutes ces épreuves, et de devenir le héros qui traversera à son tour les époques. Lancelot est l’amant, avant d’être le chevalier.

L’amour adultère

L’une des principales raisons qu’on a donné au sujet du désintérêt de Chrétien de Troyes pour son roman est cet amour adultère, qu’il a lui-même conduit à une passion charnelle. Le désintérêt pour ce roman fut si important qu’il ne le termina pas, et la fin est attribuée à un certain clerc Godefroy de Lagny, qui reprit le roman à partir de l’emprisonnement de Lancelot. Car si les romans courtois commençaient à prendre de l’importance, et qu’on peut supposer que l’adultère, en ces temps de mariage de raison, était plus ou moins fréquent, la pression de l’interdit religieux était cependant très forte. Les romans courtois, s’ils abordaient les valeureux amants de ces dames, se contentaient d’amours platoniques ou légitimes, et l’aventure extra-conjugale de Guenièvre reste un cas assez rare dans la littérature médiévale. Je n’en connais que deux autres exemples, c’est celui de Diarmuid et Grainne, ces deux héros de la mythologie irlandaise pré-chrétienne dont j’ai déjà parlé, et du tout aussi célèbre couple de Tristan et Iseult, Iseult étant alors mariée au roi Marc.

Il est cependant intéressant de noter que ce n’est pas la première fois que Guenièvre est infidèle. En effet, dans l’Histoire des Rois de Bretagne, Geoffroy de Monmouth en fait une adultère à l’image méprisable, puisqu’elle décide de briser son mariage avec Arthur alors en guerre en Gaule et choisit le traître Mordred.

Chez Chrétien de Troyes, Guenièvre n’est pas déshonorée, c’est Lancelot qui fait l’objet du mépris de l’auteur. Toutes ses qualités de chevalier, pourtant si importantes aux yeux des autres, sont réduites à néant par son amour pour Guenièvre, puisqu’il décide tout d’abord de monter dans la charrette d’infamie, puis accepte de se battre à perte au tournoi organisé par Arthur, et enfin se ridiculise à plusieurs occasions : lorsqu’il se bat en tournant le dos à son adversaire Méléagant pour mieux voir sa bien-aimée, lorsqu’il essaie de se suicider alors que la rumeur de la mort de Guenièvre lui parvient (le suicide était très mal vu à l’époque, et ne donnait pas droit aux sacrements de l’Eglise)… Chrétien de Troyes fait peser sur lui la honte de cet amour coupable, comme pour le faire expier de ne pas s’être contenté d’un amour platonique.

Un chevalier d’exception

Malgré toute cette ironie de la part de l’auteur, malgré les critiques qu’essuie le chevalier de la charrette sur son chemin pour délivrer sa belle, Lancelot est bel et bien un chevalier d’exception, comme le reconnaîtra la foule plus tard dans le livre, et les différents auteurs à la suite de Chrétien de Troyes.

Au cours de sa quête, il accomplira en effet de nombreuses prouesses, dignes des meilleurs chevaliers de la Table Ronde, qu’il intégrera plus tard. Ainsi, dans le Cimetière du Futur, au Royaume de Gorre, où l’on peut trouver les tombes qu’occuperont un jour les grands chevaliers d’Arthur, se tient une autre tombe, bien plus grande et plus belle que les autres, et dont l’inscription mystérieuse attise l’intérêt du chevalier encore à la charrette. Voici ce que lui dit un moine :

« C’est un tombeau qui surpasse tous les ouvrages antérieurs. Jamais on n’en a vu un aussi richement sculpté ; il est plus beau à l’intérieur qu’à l’extérieur. Mais abandonnez l’idée, qui ne pourrait être par vous réalisée, de regarder l’intérieur. Pour le mettre au jour, il faudrait sept hommes des plus robustes et des plus grands afin d’ouvrir la tombe, car elle est couverte d’une lourde dalle. Oui, sachez bien, c’est une chose certaine, il y faudrait sept hommes plus forts que vous et moi. Il y a une inscription qui dit : celui qui soulèvera cette dalle à lui tout seul libérera ceux et celles qui sont retenus prisonniers en cette terre dont nul ne peut sortir, même clerc ou gentilhomme, une fois qu’il y est entré. Nul n’en est encore revenu. On y retient prisonniers les étrangers tandis que les habitants du pays vont et viennent, entrent et sortent à loisir. » Aussitôt le chevalier va saisir la dalle, il la soulève sans peine, plus aisément que ne l’auraient fait dix hommes en y mettant toutes leurs forces.

Ce faisant, il devient le champion non seulement de sa reine, mais aussi de tous les sujets du roi Arthur retenus prisonniers au Royaume de Gorre. De même, plus tard, il réussira à traverser le Pont de l’Epée :

Si vous voulez savoir la vérité à ce sujet, il n’y a jamais eu d’aussi mauvais pont, fait d’une aussi mauvaise planche : c’était une épée aiguisée et étincelante qui formait ce pont jeté au-dessus de l’eau froide ; mais l’épée, solide et rigide, avait la longueur de deux lances. De part et d’autre il y avait un grand pilier de bois où l’épée était clouée.

Seul l’amour qu’il éprouve pour Guenièvre lui donnera le courage de franchir ce pont, s’écorchant les mains, les pieds et les genoux.

Lancelot traversant le Pont de l'Epée, représentation médiévale

Lancelot traversant le Pont de l’Epée, représentation médiévale

Ces deux actes, ainsi que ses victoires lors de combats singuliers, font de lui un chevalier hors pair, parfait combattant et pourtant parfait amant.

Pourtant, Lancelot, malgré toutes ses qualités, échouera à la quête du Graal. Cette quête ne figure pas dans le roman de Chrétien de Troyes, mais on peut voir dans le Chevalier de la Charrette un début d’explication à cet échec : amant d’une femme à laquelle il ne peut prétendre, et pourtant avec laquelle il commettra l’acte de chair, il perd ainsi son statut de chevalier célestiel, et donc ne peut plus prétendre à la pureté du Graal.

Chrétien de Troyes fait de Lancelot un personnage énigmatique, sans passé ni avenir, ce que chargeront de lui inventer les récits futurs, notamment dans le cycle du Lancelot-Graal. On sait simplement qu’il a été élevé par une fée, et que son lien au merveilleux est certainement plus étroit que pour tout autre personnage de la geste arthurienne. Le roman de Chrétien de Troyes est chargé de merveilleux, tant dans les rencontres que notre personnage peut faire que dans les évènements qui surviennent ou dans les objets qui joueront un rôle plus ou moins important.

Pour ne pas faire de cet article un roman, j’y reviendrai plus tard, dans un autre billet. Lancelot est un personnage complexe, partagé entre sa perfection de chevalier et son statut d’amant, entre ses origines féeriques et la foi chrétienne de la cour d’Arthur… C’est sans doute pour cela qu’il a donné lieu à beaucoup d’écrits, beaucoup plus que n’importe quel autre chevalier d’Arthur, voire Arthur lui-même. J’aurai longtemps matière à en parler avec vous ! Et j’espère que vous prendrez plaisir à découvrir son histoire, et à la commenter.

3 reflexions sur “Lancelot ou le Chevalier de la Charrette

    1. Gwenn Auteur de l'article

      D’habitude, je modère ce genre de commentaire, mais je trouve ta réaction mignonne 🙂 Tu es toujours la bienvenue, et n’hésite pas à laisser un message de ton passage ! 🙂

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