Lancelot du Lac, le plus merveilleux des chevaliers

Dans un de mes précédents articles, Lancelot ou le Chevalier de la Charrette, j’avais abordé l’œuvre de Chrétien de Troyes sous l’aspect de la relation entre Guenièvre et Lancelot, et l’ambiguïté entre le parfait amant et le parfait chevalier.

Mais ce roman médiéval contient un autre aspect, qui rend Lancelot du Lac tout à fait unique par rapport aux autres chevaliers de la Table Ronde : le merveilleux. Dans Perceval ou le Roman du Graal, le jeune Perceval croise aussi la route du merveilleux à plusieurs reprises, mais est loin d’être aussi lié à l’Autre Monde que Lancelot. Cette caractéristique unique est même précisée dans son nom : du lac, le lac de la fée Niniane ou Viviane, celle qui l’a élevé.

Lancelot et Viviane

Lancelot dans les bras de Viviane (Source : BNF)

Le pays de Gorre

Et ce merveilleux commence avec la mission de Lancelot : il doit délivrer sa belle (la reine Guenièvre) de Méléagant, prince de Gorre, qui l’a enlevée à la cour du roi Arthur.

Le pays de Gorre est un Autre Monde, où les lois, même naturelles, ne sont pas les mêmes, où l’on croise des personnages et des objets merveilleux, comme les Ponts de l’Epée et Sous l’Eau, ou les demoiselles plus ou moins féériques que croise Lancelot sur le chemin de sa quête. L’endroit le plus symbolique de ce pays de Gorre est le Cimetière du Futur, où les tombes ne sont pas celles des morts, mais celles des hommes bien vivants aujourd’hui, qui mourront plus tard en héros.

C’est le pays dont on ne revient jamais. Les habitants de Gorre peuvent voyager à leur guise à travers les frontières mais ceux de Logres (le royaume d’Arthur) ne peuvent rentrer chez eux une fois la limite franchie. C’est donc bien un Autre Monde, dont les habitants, quelle que soit leur nature, peuvent errer à leur guise et attirer les hommes chez eux, pour les retenir à jamais. La mission de Lancelot, en libérant la reine, va permettre de lever cette « malédiction », et tous les habitants de Logres auront la possibilité de rentrer chez eux.

C’est aussi le pays des exploits en tout genre, où Lancelot va réussir à gagner son identité. C’est d’ailleurs à la cour du Roi Bademagu, le père de Méléagant, qu’on entend pour la première fois le nom de ce chevalier anonyme que nous suivons depuis le début du roman. Il a alors accompli un bon nombre d’exploits (défaire de puissants ennemis, déjouer les pièges tendus en travers de sa route, traverser le Pont de l’Epée, relever le défi de Méléagant…) et son nom annoncé par Guenièvre résonne alors comme une récompense.

Lancelot contre Méléagant

Lancelot affrontant Méléagant devant la reine Guenièvre

Cependant, il ne va pas s’arrêter en si bon chemin, puisqu’il n’hésitera pas à franchir les fenêtres de la reine, pourtant solidement barrées, pour la rejoindre et passer une nuit d’amour avec elle. Le pays de Gorre est donc aussi le pays où l’on dépasse les interdits de la société.

Les femmes

Les demoiselles, dans le roman, sont souvent des tentatrices, cherchant à séduire le chevalier de manière plus ou moins explicite, et à le détourner de son exemplaire fidélité envers son amour.

De la demoiselle qui accueille chaleureusement Lancelot et Gauvain mais leur interdira de coucher dans un lit spécifique (ce dont ne va pas se priver le chevalier encore sans nom…), à celle qui simulera son viol pour attirer la sympathie du chevalier qui s’était arrêté pour la nuit, les demoiselles sont présentes tout au long du roman, accompagnant Lancelot jusqu’à sa reine, Guenièvre.

Certains, dont Mireille Demaules, spécialiste de la littérature médiévale (et notamment arthurienne) qui signe la préface et l’analyse de l’édition que je possède, se demandent même si les demoiselles croisées au détour d’un carrefour ou dans un château ne sont pas la même femme, éprouvant à plusieurs reprises la volonté du chevalier, pour ensuite le récompenser en le soutenant contre Méléagant (sous la forme de la sœur de celui-ci).

Ces demoiselles, de part leur apparition mystérieuse, leurs étranges conditions, ont toutes quelque chose de féérique. Certaines sont même montées sur une mule fauve, la couleur de l’Autre Monde, et marquent ainsi encore plus fort leur lien avec le merveilleux auquel elles appartiennent.

Mais la femme qui lie le plus Lancelot au merveilleux est sans nul doute sa mère, la fée Viviane (ou Niniane, selon les versions). On n’en parle quasiment pas dans ce roman, tout juste une allusion, mais cela suffit pour lancer la légende : Lancelot du Lac est le fils d’une des plus puissantes magiciennes de la matière de Bretagne, celle-là même qui parviendra à envouter le si sage Merlin.

Les objets

D’elle, on n’en aura la manifestation chez Chrétien de Troyes que par l’anneau que porte Lancelot, et qui permet de montrer les sortilèges jetés, et ainsi de pouvoir les éviter. Il en fera usage à plusieurs reprises dans le roman, montrant ainsi sa connaissance, même partielle, des mystères de la magie.

Mais ce n’est pas le seul objet appartenant au merveilleux dans le roman, loin de là. On retrouve ainsi en tout premier plan le Pont de l’Epée, l’exploit qui va permettre à Lancelot d’effacer la honte de la charrette et de retrouver son nom.

Mais il y a aussi ce lit interdit, dans le château de la demoiselle chez laquelle il est hébergé avec Gauvain, ce lit si beau mais dans lequel il est interdit aux deux hommes de dormir, car ils ne l’ont pas mérité.

Arrivée l’heure du coucher, la demoiselle conduisit les deux hôtes dont elle s’était occupée et, leur montrant les deux lits, très beaux, grands et larges, elle leur dit : « Ces deux lits, là-bas, ont été mis à votre disposition ; quant à celui qui est de ce côté-ci il est réservé à celui qui l’a mérité : il n’a pas été fait pour vous. »

Lancelot, qui refusera de dormir dans un autre lit alors que celui-ci, si confortable, reste inoccupé, comprendra la valeur de cette interdiction alors qu’il évitera de justesse la lance tombée des dais.

A minuit, des lattes du toit fondit une lance comme la foudre, pointe en bas, sur le chevalier, menaçant de le clouer sur place par les flancs à la couverture, aux draps blancs et au lit. Le pennon attaché à la lance était tout enflammé. Le feu prit à la couverture, aux draps et à l’ensemble du lit. Mais le fer de la lance frôla le chevalier de côté en lui ôtant un peu de peau, sans toutefois le blesser. Alors le chevalier s’est redressé : il éteint le feu, prend la lance et l’envoie au milieu de la salle, sans pour autant abandonner son lit ; il s’est recouché et s’est rendormi aussi tranquillement que la première fois.

On peut donc penser que Lancelot finit par « mériter » sa place dans ce lit, ou tout du moins qu’il montre suffisamment d’adresse et de courage pour s’en arroger le droit.

Le dernier objet que je souhaiterais mentionner ici n’appartient pas proprement au merveilleux, mais évoque une image qui elle est typiquement féérique : alors en route, déjà au pays de Gorre et accompagné d’une de ces mystérieuses demoiselles, Lancelot longe une source bordée d’une margelle. Dans ses pensées, il ne le voit pas, et la demoiselle veut lui faire prendre un autre chemin pour éviter de passer devant ce puits. Quelques temps plus tard, il se rend compte de ce changement de direction, et les fait revenir en arrière pour reprendre le chemin initialement prévu. Il voit alors la source, la margelle, et surtout le peigne en or posé dessus, avec encore des cheveux accrochés à ses dents. Ce peigne appartient à la reine Guenièvre, passée par là alors que Méléagant l’emmenait chez lui. Lancelot ne discute pas quand la demoiselle réclame le peigne, mais tient absolument à récupérer les cheveux blonds.

Ce thème du peigne en or sur la margelle d’une source ou d’un puits est bien connu du merveilleux, puisqu’on l’utilise dans les légendes ayant trait aux ondines, naïades ou autres fées des eaux, attirant les hommes et les chevaliers par leur beauté pour les emporter dans leur monde et les couper ainsi de toute raison. Guenièvre est donc comparée à une de ces enchanteresses, ayant privé par sa beauté Lancelot de son sens de la raison. La reine, pourtant connue dans les légendes pour être particulièrement chrétienne, est clairement ici une créature du merveilleux qui entoure en permanence notre valeureux chevalier.

ondine

Le motif de l’ondine peignant ses cheveux (crédits : Ondine, de John William Waterhouse, 1872)

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