Cuchulainn et Ferdia, les meilleurs ennemis

Je me suis récemment rendu compte que je n’avais encore jamais parlé de Cuchulainn, pourtant l’un des plus fameux héros irlandais, que tous les enfants connaissent.

Cuchulainn

Cuchulainn (tableau de J. Leyendecker, 1916)

J’ai mis du temps à trouver un récit sur ce héros, et non pas des descriptions ou explications de ses hauts faits. Finalement, j’en ai trouvé deux, dans le petit livre que j’ai acheté il y a quelques mois en Irlande, et dont j’ai déjà extrait quelques légendes (Le saumon de la Connaissance, Diarmuid et Grainne, Fionn et le Géant Ecossais…).

L’histoire de Cuchulainn est intimement liée à celle des dieux du Tuatha de Danann, mais le passage que je vais vous raconter ici concerne un autre récit épique de la mythologie irlandaise : L’enlèvement (du taureau divin et) des vaches de Cooley, (The Cattle Raid of Cooley, en langue originale), et plus particulièrement l’affrontement entre Cuchulainn et son ami d’enfance, Ferdia. Pour mieux comprendre cette histoire, je vais commencer bien avant ce fameux enlèvement.

Ferdia était le fils de Daman, un des Firbolgs, qui envahirent l’Irlande avant même les Milésiens (qui donnèrent le peuple celtique). Enfant, il alla dans la même école militaire que Cuchulainn. Cette école était dirigée par Scathac, une guerrière écossaise formidable, et se situait sur l’île de Skyne, qu’on pense être aujourd’hui l’île de Skye. Cuchulainn (le Chien de l’Ulster), qui s’appelait alors Setanta, était un excellent joueur de hurling (le sport national irlandais) et, bien qu’il soit régulièrement en compétition avec Ferdia, leur amitié ne faiblit jamais. Pendant leur entraînement, ils participèrent à de nombreux combats, mais ils restaient soudés et ne furent jamais battus.

Les années passèrent et ils devinrent des adultes. Quand vint le temps pour eux de retourner en Connaght et en Ulster, leurs provinces respectives, ils furent tristes de se séparer. Ils se saluèrent et se promirent de rester amis à tout jamais.

Ailill et Maeve, roi et reine de Connaght (la province de l’Ouest de l’Irlande, avec Galway et le Connemara), se vantaient largement de leurs possessions respectives. En châteaux, bijoux, terres et bétails, ils étaient égaux, mais le taureau blanc d’Aillil surpassait le tout. Cet animal, Finnbheanach (aux cornes blanches), avait été élevé par une génisse du bétail de Maeve. C’était un gardien de porc réincarné, qui abandonna son troupeau parce qu’il refusait d’appartenir à une femme.

Maeve voulut acquérir une bête encore supérieure, mais le seul compétiteur possible était le Taureau Brun de l’Ulster. Elle envoya son homme de confiance pour acheter ou emprunter le taureau, et l’autorisa à dépenser une bonne somme d’argent pour cela. Certains disent qu’elle offrit même de passer la nuit avec Daire MacFachtna, le propriétaire du taureau. Daire était ravi et accepta de prêter le taureau pour cinquante génisses, quelques terres et un chariot. A la mention d’une possible liaison avec Maeve, il fit un clin d’œil à l’homme.

Quand le marché fut conclu, les deux hommes burent quelques boissons avec les fermiers de Daire. Tous convinrent que Daire était un homme bon. Puis l’émissaire du Connaght affirma assez stupidement que si Daire n’avait pas consenti à l’accord, Maeve aurait envoyé une armée pour prendre le taureau par la force. Comme ils disent en Irlande, cela apporte le caibosh (le malheur) sur les affaires. Le chef des fermiers de Daire entendit la remarque et la répéta à son maître, qui annula aussitôt le marché.

L’émissaire revint chez Maeve et admit qu’il avait fait échouer le marché. Il avait peur de se faire punir, mais Maeve le rassura et lui assura qu’elle prouverait qu’il avait raison. Elle rassembla une vaste armée et marcha sur l’Ulster pour se saisir du Taureau Brun. Les belligérants s’affrontèrent en combats singuliers et en grandes batailles. Ils firent et défirent des accords, s’espionnèrent mutuellement, et tentèrent infiltrations comme séductions.

Cuchullain était un maître dans toutes les opérations les plus nobles. Un par un, il massacra les grands guerriers du Connaght, il en décapita même une fois douze en même temps. Peu savaient qu’il utilisait le gae bolga (lance ventrale), qui lui avait été donné par son mentor écossais, Scathac. Il lançait cette arme meurtrière avec son pied sur ses adversaires. Quand elle entrait dans le corps, elle s’ouvrait en pointes et mutilait l’intérieur. Maeve commença à s’impatienter.

Pendant ce temps, Ferdia traînait dans sa tente, bien loin de l’action et de Maeve et Ailill. Il ne voulait pas engager le combat avec son ami d’enfance. A chaque crépuscule, il envoyait un observateur sur le champ de bataille. Après le coucher du soleil, il écoutait avec admiration les récits des prouesses de Cuchulainn. Souvent, il songea à se précipiter à son aide, s’il pouvait en avoir besoin. La réticence de Ferdia fut remarquée, et rapidement, les soldats de Maeve commencèrent à se plaindre : « Nos camarades sont détruits, et pourtant, Ferdia, notre meilleur combattant, agit comme un tire-au-flanc. » Ils dirent à Maeve que la peau épaisse de Ferdia le protégerait du gae bolga et qu’en toute autre chose, il était l’égal de Cuchulainn. Elle écouta attentivement et envoya chercher Ferdia. Il refusa d’obéir à ses convocations, et la reine ordonna à ses meilleurs bardes de chanter devant la tente de Ferdia des chansons insultantes, l’accusant de déloyauté et de couardise. Après plusieurs jours et plusieurs nuits à supporter ces chansons, Ferdia accepta de rencontrer Maeve et son mari.

Ils convinrent d’une soirée et préparèrent un grand festin, installant Ferdia à la tête de la tablée, entre la reine Maeve et sa fille Finnabhair. Elles décidèrent que Finnabhair séduirait Ferdia en s’arrangeant pour que son verre soit toujours plein, en l’embrassant souvent et en ouvrant le haut de sa robe. Pendant ce temps, Maeve ne cessait de le féliciter pour sa bravoure et son adresse aux armes, déclarant même que le monde entier connaissait sa valeur. Elle lui promit des terres et des biens – des anneaux d’or et des broches, des chariots et des exemptions d’impôts pour lui et ses proches. Alors que Finnabhair le regardait dans les yeux en lui promettant un amour éternel, Maeve chuchotait dans son oreille. Elle lui promit la main de sa fille si Ferdia gagnait contre Cuchulainn.

Les flatteries et la boisson eurent presque raison de lui. Ferdia regardait lascivement sa tentatrice et était prêt à accepter le marché de sa mère quand il changea d’avis. Les convives se figèrent quand ils l’entendirent réciter un poème à la gloire de Cuchulainn et de leur amitié éternelle.

Déçue mais pas vaincue, Maeve feignit de converser agréablement avec les convives installés de l’autre côté de la tablée. Elle prétendit que Cuchulainn disait à tout le monde que Ferdia avait trop de bon sens pour essayer de le battre. Là où les promesses de richesse et d’amour échouèrent, la fierté blessée réussit : avec un rugissement rageur, Ferdia jura d’affronter Cuchulainn le lendemain matin.

Après avoir bu un peu plus de vin, Ferdia se retira et s’endormit rapidement. Ce ne fut pas le cas de Cuchulainn, car un ancien homme de l’Ulster, à présent dans l’armée de Maeve, traversa les lignes armées pour l’informer que Ferdia avait accepté de l’affronter pour plaire à une femme. Toute la nuit, le Chien de l’Ulster fut au bord de l’agonie. Le matin, il resta même tard au lit, pour ne pas révéler son angoisse à ses compagnons d’armes.

Ferdia l’attendait au bord de la Boyne, près d’Ardee, quand Cuchulainn arriva dans son chariot. Ferdia accueillit son vieil ami, mais Cuchulainn le dédaigna en déclarant : « Il y a deux raisons pour lesquelles tu ne devrais pas te permettre de me saluer, Ferdia. La première, c’est qu’il est très malpoli de m’attendre sur mon territoire. La deuxième, tu as placé l’amour d’une femme au dessus de notre amitié. »

Cependant, malgré l’agressivité de son accueil, le cœur de Cuchulainn n’était pas au combat, et il posa de côté son puissant gae bolga. Ferdia aussi n’était pas enthousiaste. Ils parèrent et attaquèrent toute la journée, mais aucun des deux ne perdit de sang, leurs efforts étant si peu convaincus. Quand ils croisaient les yeux, ils remarquaient la douleur dans le regard de l’autre. Le soir vint et ils s’arrêtèrent pour la nuit. Jetant leurs armes sur le côté, ils s’embrassèrent. Leurs écuyers avaient préparé des lits de sciure pour chacun d’eux. L’écuyer de Cuchulainn apporta à son maître ses huiles essentielles et ses potions magiques pour soulager ses poumons douloureux, et Cuchulainn lui ordonna d’en apporter aussi à Ferdia. L’écuyer de Ferdia prépara le meilleur des repas, et les deux amis le partagèrent.

Il y eut beaucoup de sang le deuxième jour, car ils abandonnèrent leur petite lance pour une large épée. Le bruit de l’acier résonna à travers toute l’Irlande et le soir, leur corps était couvert de larges blessures. Les larmes aux yeux, ils se soignèrent. Cuchulainn trempa de la mousse dans de la bouse de sanglier, et appliqua ce mélange guérisseur sur les blessures de Ferdia. Celui-ci répondit en couvrant celles de Cuchulainn avec des toiles d’araignée. Ces vieux remèdes fonctionnèrent, et ils étaient prêts à reprendre le combat le lendemain. Ou du moins le semblèrent-ils.

Ferdia avait perdu plus de sang que son adversaire, et le soleil du zénith le fatigua vite. Son ami le remarqua, mais n’avait pas le cœur à pousser plus loin son avantage. Ils se retinrent en simulant le combat pour le reste de la journée.

Alors qu’ils se reposaient, Cuchulainn rappela à Ferdia leur enfance et le supplia d’abandonner. Ferdia refusa. Il avait donné sa parole à son peuple et ne pouvait y revenir. Cette nuit-là, ils se séparèrent et dormirent dans des tentes séparées. Au quatrième jour, Ferdia portait une armure de cuir et de fer, et prévint Cuchulainn qu’il n’y aurait plus de retenue. Ils combattirent si férocement que leurs boucliers furent détruits. Ils s’en débarrassèrent et continuèrent. Les oiseaux criaient dans les airs et les animaux tremblaient devant cette fureur.

Les deux hommes combattirent tant et si bien dans la Boyne que le courant de celle-ci en fut dévié et que ses eaux devinrent rouge sang. Des traces de leurs blessures traînaient dans les champs et les talus. Alors que le soir approchait, Ferdia vit une ouverture et plongea à trois reprises son épée dans le corps de son ami. Il fit quelques pas en arrière, prêt à porter son coup de grâce. A ce moment, un des seconds de Cuchulainn donna à l’homme de l’Ulster son gae bolga et il le lança avec toute la force dont il était capable. L’arme traversa la protection de Ferdia et s’enfonça profondément dans sa poitrine. Le combat était terminé.

Ferdia meurt

Ferdia tombe dans les bras de Cuchullain (par Stephen Reid, 1904)

Cuchulainn poussa une longue plainte, et se précipita pour prendre son ami dans ses bras. Il le porta jusqu’à la rive de la rivière du côté de l’Ulster. Malgré les avertissements de l’armée de Maeve qui voulait récupérer le corps, quitte à le détruire, Cuchulainn resta au chevet de son ami mort toute la nuit. Ses lamentations portèrent jusqu’en Ecosse, où son mentor vieillissant, Scathac, les entendit, et elle aussi fut prise par la douleur de cette perte.

L’enlèvement du taureau de Cooley se termine alors que Maeve envoie son armée enlever le Taureau Brun et le ramener en Connaght. Cuchulainn l’apprend et suit les armées de la reine jusqu’à la rivière Shannon, mais le taureau avait déjà traversé la rivière, et se trouvait donc en Connaght. Le Taureau Blanc de Connaght était tranquillement en train de paître avec son troupeau quand il entendit le lourd pas du Taureau Brun de l’Ulster.

Les deux bêtes traversèrent le Connaght pour s’affronter, et la région trembla sous le bruit de leurs sabots. Ils combattirent tout le jour et toute la nuit. Le Taureau Blanc finit par mourir, sous les fenêtres du château royal. Le Taureau Brun de l’Ulster le marqua de ses sabots, puis retourna en Ulster.

les deux taureaux du Connaght et de l'Ulster

Le Taureau Brun de l’Ulster l’emporte sur le Taureau Blanc du Connaght

Maeve était ainsi satisfaite : son mari n’avait rien de plus qu’elle.

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