La Rivière et le Chêne

Aujourd’hui, je suis tombée sur ce très joli conte, sur le tout aussi joli blog de Krapo arboricole, qui, comme son nom l’indique, se consacre au monde des arbres. Je ne sais pas quelle est l’origine exacte de ce conte, mais sa poésie est certaine, alors je vous le fais partager ici.

On y parle de la magie de la nature et des êtres qui l’habitent, de la force des rêves et de la volonté. Alors ouvrez grands vos yeux et votre esprit !

Ils étaient deux enfants, un garçon, une fille. Ils s’aimaient d’amitié.

Le garçon travaillait pour Tord-Chêne son oncle, un bûcheron braillard et malfaisant. Tous les matins, à peine le soleil levé, il jetait son neveu hors de son lit et rugissait :

— Au bois mort !

Et le garçon courait à la forêt, et jusqu’au soir il ramassait des branches.

Chaque jour vers midi au bord du fleuve son amie l’attendait. Elle cherchait des truites sous les cailloux. De temps en temps elle en trouvait, des écrevisses aussi. Sa pêche nourrissait sa famille. Mais son travail lui faisait mal au cœur. Elle aimait les poissons vivants dans le courant, leurs fuites, leurs éclats agiles.

— Regarde, disait-elle à son ami des bois.

Ils restaient de longs moments penchés à contempler la vie mystérieuse des eaux. Puis ils parlaient un peu, ils se réchauffaient l’un l’autre à dire par les yeux leur bonheur d’être ensemble. Parfois il lui disait :

— Demain, c’est jour ailleurs. Je ne sais où j’irai.

Elle ne répondait pas. Elle rêvait plus longtemps que d’habitude contre son épaule. Quand ils se retrouvaient, après ce « jour ailleurs » :

— Hier, disait le garçon, je t’ai vue remonter le courant vers la montagne. Tu étais un poisson aux écailles dorées. Tout le peuple des eaux te faisait escorte.

Elle répondait :

— Oui, j’ai rêvé cela. Et comme je nageais parmi les vagues, je t’ai vu sur la rive. Tu étais un chêne et tes branches hautes étaient illuminées. Tous les arbres de la forêt étaient autour de toi. Ils semblaient écouter les bruissements de ton feuillage.

— Moi aussi j’ai rêvé cela, murmurait le garçon.

Et il restait pensif. « Comment, se disait-il, avons-nous pu nous rencontrer dans deux rêves semblables ? »

Un jour, comme ils parlaient ainsi au bord de l’eau, par le sentier s’en vint le gros Tord-Chêne.

— Que fais-tu là, fainéant ? Est-ce ainsi qu’on travaille ? cria-t-il en levant son bâton ferré. Tes fagots sont mal faits. Je veux les voir liés de fines branches vertes.

— Mon oncle, je ne peux pas, répondit le garçon. J’entends le bois vivant gémir et demander pitié quand j’approche de lui mon couteau.

Son amie frissonna. Elle dit :

— Les poissons que je prends se plaignent aussi. J’en souffre tant que je les rends au fleuve.

— Tais-toi, fille des eaux ! gronda l’oncle. Tu troubles mon neveu. Tu lui tournes la tête. Je sais bien qui tu es. Un jour, sorcière, je te prendrai, et je t’écaillerai, et je te ferai frire !

Un matin de printemps, Tord-Chêne s’en alla sans rien dire avec un grand sac sur l’épaule. Son neveu s’étonna. Il le suivit. Il le vit lancer un filet noir sur le fleuve. Dans ce filet il vit se débattre un poisson. Un seul. Il était d’or. Alors dans son cœur s’ouvrit la porte d’un grand mystère. Sa bonne amie était en vérité la princesse des Eaux. Elle était prisonnière, elle allait mourir sur l’herbe du rivage. Il se précipita. Son oncle voulut l’empoigner, le jeter loin de lui. Les deux pieds du garçon s’enfoncèrent dans la terre et les arbres de la forêt, comme poussés par un vent de tempête, vinrent à son secours, les feuillages en bataille. Tord-Chêne recula. Il courut à sa cabane, il décrocha sa hache, s’en retourna dehors et se mit à cogner comme un titan revenu de l’enfer. Mille buissons empêtrèrent ses pas, mais ce fut en vain. Il les écrasa sous les arbres tombés.

La princesse des Eaux délivrée vit cela. Elle vit le chêne aux branches illuminées seul encore debout parmi ses frères abattus. Le prince des Forêts (savait-il qu’il l’était ?) allait bientôt périr. Alors elle s’en alla, remonta le fleuve, appela les ruisseaux, les sources, les rivières, et tous vinrent à elle, envahirent les rives, noyèrent le pays, engloutirent enfin Tord-Chêne et roulèrent son corps jusqu’à l’océan.

La princesse des Eaux et le prince des Forêts ne sont que deux enfants, un garçon, une fille. Dans la paix revenue tous les jours à nouveau ils se parlent au bord de la rivière. Ils s’aiment d’amitié. Personne, maintenant, ne vient plus troubler leur bonheur d’être ensemble.
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Sources :

Les arbres et la rivière, article de Krapo arboricole, lui-même indiquant comme sources :

Henri Gougaud, L’arbre d’amour et de sagesse, pp.45-47.
L’illustration « Tree by the river » est de Marc-André Huot.

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