Le Monde Celte

Lugh, un dieu (presque) parfait

Cela faisait depuis longtemps que je souhaitais parler de Lugh. Déjà parce que je suis Lyonnaise de cœur et que le nom latin de Lyon est lugdunum, le fort de Lugh.

Mais aussi parce ce dieu rayonnant de qualités est l’exemple type que l’homme (ou la femme, c’est pareil pour tout le monde) qui réunit toutes les qualités est loin d’être parfait.

Lugh

« Lugh the Il-Dana », James Fitzpatrick, 1979

Lugh est un des dieux majeurs du panthéon celtique. On le retrouve en Irlande principalement, mais aussi en Gaule, puisque quelques oppida lui étaient consacrés, et au pays de Galle, sous le nom de Lleu, bien que cette dernière incarnation soit légèrement différente. J’aurais sans doute l’occasion d’en parler dans un autre billet. Aujourd’hui, nous allons nous concentrer sur la version irlandaise de ce dieu, parce que c’est la plus parlante de toutes.

La prophétie

Lugh apparaît dans la mythologie irlandaise à l’un des passages les plus sombres de l’épopée des Tuatha De Danann : celui de l’oppression de la tribu par les Fomoires, leurs principaux ennemis. J’en avais déjà parlé lors de l’évocation des Trois Nobles Airs du Dagda, mais je m’étais alors concentrée sur la harpe de ce dieu, et non sur la manière dont les Tuatha De Danann parvinrent à vaincre les Fomoires. La raison en est simple : cette victoire est l’œuvre de Lugh et non du Dagda.

Mais commençons par le commencement : une prophétie. Ce n’est qu’une version récente de la mythologie irlandaise, mais c’est celle qui est communément acceptée. Lugh serait celui qui délivrerait les Tuatha De Danann en tuant le plus grand et le plus craint de tous les Fomoires, un géant presque invincible appelé Balor à l’OEil Infernal. Balor était le grand-père de Lugh.

Balor découvrit cette prophétie avant même la naissance de Lugh, et avait enfermé sa fille unique, Ethlinn, dans un château de cristal sur une île perdue dans l’océan. Emprisonnée là avec neuf suivantes, elle était destinée à rester vierge toute sa vie dans cette maison qui était sa prison. Mais Balor, qui était aussi un pirate, ramena d’un raid sur les côtes irlandaises un taureau magique. Le propriétaire du taureau, Cian, fils de Dian Cecht, guérisseur de la tribu de Danann, se décida à se rendre sur cette île et à récupérer son taureau. Avec l’aide d’une druidesse, Cian se déguisa en femme, et parvint ainsi à entrer dans le château de cristal. Il séduisit rapidement non seulement Ethlinn mais aussi toutes les suivantes du château. Il s’enfuit ensuite du château, emportant son taureau, mais laissant la fille de Balor enceinte.

Mais Balor découvrit ce qui s’était passé, et lorsque Ethlinn donna naissance à des triplés, il les précipita dans l’océan. Deux des enfants devinrent des otaries, mais l’un d’entre eux parvint à regagner la côte : c’était Lugh.

Le dieu maître de tous les arts

Bien plus tard, le jeune Lugh devenu adulte arriva pendant un festin donné par le Haut-Roi Nuadu à Tara, la capitale royale d’Irlande. Le portier refusa de le laisser entrer, annonçant que seuls ceux maîtrisant un art pouvaient entrer à Tara. Lugh répondit alors qu’il était un maître charpentier. Le portier répondit que le meilleur charpentier d’Irlande travaillait déjà pour le roi. Sans se laisser démonter, Lugh annonça qu’il était un maître forgeron, puis un grand combattant, puis un harpiste, un poète, un médecin, et ainsi de suite, pour à chaque fois s’entendre dire que le roi avait déjà le meilleur de chaque domaine à son service, et que son talent n’était donc pas nécessaire. Finalement, Lugh demanda s’il y avait quiconque à Tara qui maîtrisait tous ces arts. Le portier, hésitant, alla demander au roi, qui ordonna de laisser entrer le jeune homme.

Le roi était peut être amusé par l’arrogance du jeune Lugh, et il ordonna la préparation de trois tests pour mettre à l’épreuve les talents du jeune homme : la force brute, un jeu de stratégie, et enfin les talents artistiques d’un barde. Lugh se montra plus doué que quiconque du Tuatha De Danann dans chacune de ces épreuves. Convaincu de l’étendue de ses talents, Nuadu lui donna non seulement le surnom irlandais de samildanach (maître de tous les arts), mais aussi son trône, pour que ce champion rayonnant prépare les Tuatha De Danann à combattre – et à vaincre – les Fomoires.

Lugh parvint à rassembler tous les dieux et héros de la tribu, demandant à chacun d’apporter sa principale qualité au combat. Il réalisa rapidement qu’au sein de cette communauté de plus en plus défaitiste, il y avait un potentiel matériel et magique impressionnant. Une fois cette certitude acquise, Lugh saisit la première opportunité pour provoquer les Fomoires : il tua tous les collecteurs de taxes qui se présentèrent au château, n’en laissant que neuf vivants. Cela provoqua un enchaînement d’évènements qui culmina avec la seconde bataille de Mag Tuired, l’une des plus épiques batailles de tout le cycle mythologique irlandais.

Cette bataille fut l’occasion pour Lugh d’accomplir la prophétie le concernant. Balor était surtout connu pour son œil unique, immense, et aux pouvoirs noirs : quiconque se trouvait à portée de vue de cet œil était purement et simplement détruit. Les Fomoires le considéraient comme leur arme secrète. A chaque bataille, ils le plaçaient à un endroit stratégique, et lui faisaient ouvrir sa paupière avec des cordes à un moment précis, afin de faire tourner les combats à leur avantage. Lors de cette grande bataille, Lugh se plaça soigneusement à portée de lance du géant et projeta son arme sur l’œil de Balor pour qu’elle le touche au moment même où la paupière était soulevée. Le choc fut si violent que l’œil de Balor se retourna dans son crâne, tuant le géant, mais aussi détruisant tout ce qui se trouvait derrière lui, c’est-à-dire l’armée des Fomoires qui attendait en sécurité que le carnage soit terminé.

La lance de Lugh

La lance magique de Lugh (gravure de H.R. Millar, 1905, dans Celtic Myth and Legend, de Charles Squire)

Lugh l’impitoyable

La destinée de Lugh comme sauveur de son peuple forme le cœur de son rôle dans la mythologie irlandaise. Mais on trouve de nombreuses autres histoires le concernant, qui nous éclairent  un peu plus sur la vraie nature de ce dieu.

L’une d’elles raconte qu’alors qu’il était roi, son père, Cian, fut tué par les fils de son rival, Tuireann. Comme condamnation, Lugh leur imposa un terrible prix pour racheter l’honneur de Cian : ils devaient faire le tour du monde pour rassembler des outils et trésors magiques. Cela peut sembler doux comme peine, mais ils furent terriblement blessés lors de cette quête. Lorsqu’ils revinrent en Irlande, aux portes de la mort, ils supplièrent Lugh d’user de son talent de guérisseur sur eux. Ce qu’il leur refusa, les laissant mourir.

Lugh est un dieu solaire, rayonnant : il réussit tout, à temps et dans les moyens prévus. Il rassembla la tribu pour vaincre les ennemis, même si le principal d’entre eux était son propre grand-père. Parce que Lugh, pour atteindre le but qu’il s’est fixé, est prêt à sacrifier sa propre famille, aussi méprisable soit-elle. Il incarne la justice pure, sans aucune compassion. Conscient de son bon droit, il refusa aux fils de Tuireann les soins qui auraient pu les guérir, alors même qu’ils l’en avaient supplié.

Car si Lugh maîtrise tous les arts et possède presque toutes les qualités d’un dieu, il manque cruellement de deux qualités essentielles : la compassion et le pardon. Il est un excellent dieu quand on pense aux combats à affronter, mais il n’est pas le chef idéal en temps de paix, ou même pour une famille. D’ailleurs, il sera incapable de garder ses femmes, et ses fils grandiront loin de leur père (notamment Cuchulainn, qu’il eut avec une mortelle et qu’il soigna une fois lors de la bataille entre la Reine Maeve du Connaght et le Roi de l’Ulster)

Lugh le rayonnant manque de côtés sombres, et en cela, il aveugle. Il manque d’équilibre entre ce qui est juste et ce qui est bon, entre ce qui tient de la loi et ce qui tient de la morale. C’est un dieu borné par sa droiture et sa perfection, incapable de résoudre les conflits par la négociation et les concessions. Au delà de son immense victoire contre les Fomoires, et son extraordinaire capacité à maîtriser tous les arts, il nous enseigne que cela ne suffit pas, et qu’il faut de la nuance pour trouver un équilibre, y compris lorsqu’il s’agit d’atteindre le but qu’on s’est fixé, et de surmonter les obstacles qui se dressent sur notre chemin.

Source :

Magic of the Celtic Gods and Goddesses, Carl McColman et Kathryn Hinds, New Page Books, 2005

3 commentaires

  1. En ces Terres de Légendes ,
    Il était un Soleil ,
    Et sa Lance sans Pareil ,
    Du Divin une Offrande ,
    Aux Eclats de Batailles ,
    Par sa Force et son Art ,
    Il était sans Egal ,
    Au Destin sans Egards .
    Il Traca son Destin ,
    En Percant l’Infernal ,
    Par les Veines de ses Mains ,
    Mais Tout Homme à Contraire ,
    Par le jeu des Nuances ,
    Lugh en prit le Chemin ,
    A l’écart d’être Père ,
    Et l’Exemple pour les Siens.
    NéO~

    http://drenagoram4444.wordpress.com/

  2. Merci pour ce blog, vraiment très très riche… Je reviendrai!

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