Alcyone et Ceyx, les amants devenus oiseaux

Un tweet (ou plutôt des) m’a fait découvrir cette légende, et j’en profite pour la partager avec vous. Après tout, pourquoi garder cette jolie histoire pour moi ?

Alcyone et Ceyx sont deux amoureux grecs, elle était fille d’Eole, le dieu du vent et il était le fils de Eosphorus, l’Etoile du Matin. Leur destinée, comme celle de nombreux amants (j’avais raconté pour le monde celte celle de Diarmuid et Grainne), est tragique, mais leur histoire est belle.

Alcyone et Ceyx

Alcyone et Ceyx

Alcyone et Ceyx étaient donc mariés, et Ceyx était roi de Trachis, un royaume paisible. Ils s’aimaient tendrement, et détestaient les moments qu’ils ne passaient pas ensemble. Mais un jour, Ceyx dut entreprendre un long voyage par la mer, pour se rendre chez un oracle afin d’éclaircir certains soucis qui le préoccupaient.

Ce départ terrifiait Alcyone, qui détestait autant l’idée de son éloignement que celle de ce voyage par la mer :

Tu veux maintenant partir loin ? Me préfères-tu absente désormais ?

Mais, j’y pense, la voie terrestre existe, qui me fera seulement souffrir,

mais sans m’effrayer, et mes soucis seront exempts de crainte.

C’est la mer qui me terrifie, et la triste représentation du large.

J’ai vu récemment sur le rivage des débris de planches

et souvent j’ai lu des noms sur des tombes sans cadavres.

Et que ton esprit ne se laisse pas gagner par une conscience fallacieuse,

Pour cette raison que ton beau-père est le descendant d’Hippotès,

qui tient emprisonnés les vents violents et à son gré apaise les flots.

Dès que, une fois lancés, les vents ont pris possession des ondes,

rien ne les arrête et ils tiennent à leur merci la terre entière

et tout l’océan. Ils bousculent même les nuages dans le ciel

et, provoquant des chocs violents, font jaillir de rutilants éclairs.

Plus je les connais, plus je les sais redoutables – car je les connais

et, petite, je les ai souvent vus dans la maison de mon père.

Et si aucune prière ne peut infléchir ta décision, mon cher époux,

si tu n’es que trop résolu à partir, prends-moi aussi avec toi !

Mais Ceyx ne céda pas aux prières d’Alcyone, et préféra la laisser chez elle, en sécurité, alors qu’il affronterait les mers. Et ce qui devait arriver arriva : le navire fut pris dans une violente tempête, et alors qu’il craquait et se démembrait de toute part, que l’équipage paniquait, un homme restait debout au bastingage, ses pensées tournées vers sa femme restée sur la terre ferme. Le bateau coula et Ceyx mourut le nom d’Alcyone aux lèvres.

Pendant des semaines, Alcyone attendit le retour de son mari. Elle tissa des tuniques, une pour lui pour la lui offrir, et une pour elle pour qu’elle lui apparaisse sous son meilleur jour à son retour. Elle priait aussi souvent les dieux pour protéger son mari en mer, et en particulier Héra, déesse du mariage, pour qu’il lui revienne sain et sauf.

Alcyone priant Héra

Alcyone priant Héra (gravure de Virgil Solis pour les Métamorphoses)

La déesse s’émut de ces prières, alors que Ceyx arpentait les terres d’Hadès depuis longtemps déjà, et elle décida d’avertir Alcyone par un rêve. Elle envoya alors sa messagère, Iris, chez Sommeil, afin qu’il envoie un de ses Songes à la jeune femme. Iris se rendit alors dans le pays crépusculaire du Sommeil, où jamais la lumière ne parvient vraiment, et où tout est somnolence et assoupissement. La messagère décida de ne pas s’attarder dans les lieux, afin de ne pas succomber au charme à son tour, et ne s’embarrassa pas du protocole pour réveiller Sommeil et lui transmettre l’ordre de Héra. Une fois sa mission terminée, elle se dépêcha de quitter les lieux.

Le dieu du Sommeil envoya alors un de ses fils, Morphée, qui était celui qui avait le plus d’habileté à prendre l’apparence des autres. Le Songe se rendit auprès d’Alcyone et lui apparut sous la forme de Ceyx. Il lui décrivit alors le naufrage, et lui demanda de lui offrir une sépulture. Alcyone se réveilla brutalement, convaincue de la véracité de son rêve. Elle pleura longuement son époux disparu, et prit la résolution de le rejoindre dès le lendemain matin.

Morphée apparaît à Alcyone

Morphée apparaît à Alcyone (gravure pour un exemplaire des Métamorphoses)

Le lendemain, donc, elle se rendit sur la plage, où les débris du bateau commençaient à s’échouer. Elle vit tout d’un coup le corps de Ceyx, rejeté par la mer, et le pleura de plus belle.

Héra, émue par son chagrin, décida de la transformer en oiseau marin. De ses nouvelles ailes, elle couvrit le corps de son mari mort, et les dieux décidèrent alors de le transformer à son tour, afin qu’ils puissent continuer à vivre leur vie d’époux fidèles.

Eole, le père d’Alcyone, s’arrangea même que pour quelques jours en hiver, les vents se calment et la tempête disparaisse, pour que sa fille puisse faire son nid et pondre en toute sécurité. Depuis, les quelques jours de répit au cœur de l’hiver portent son nom, de même que de nombreux oiseaux marins.

Voici la légende selon Ovide, dans ses Métamorphoses (livre XI). Virgile l’aborde rapidement, et Appolodorus (ou pseudo-Appolodorus) ajoute même une variante à cette histoire : Alcyone et Ceyx considéraient leur amour comme aussi fort que celui qui unissait Zeus et Héra, et n’hésitaient pas à s’appeler par le nom des dieux. Le naufrage du bateau de Ceyx n’est autre que l’expression de la colère de Zeus face à cette arrogance, ainsi que la possibilité d’Alcyone de pondre uniquement en hiver.

Il est intéressant de constater que Ceyx n’est pas le seul membre de sa famille à être transformé en oiseau. Dans le même livre de ses Métamorphoses, Ovide raconte l’histoire de Daedalion, son frère, qui était aussi farouche et belliqueux que Ceyx était pacifique et doux. Daedalion avait une fille, Chioné, qui était si belle qu’elle s’attira les faveurs de Mercure et d’Apollon, la même nuit, et en eut des jumeaux : Autolycus, fils très astucieux de Mercure, et Philammon, musicien célèbre aussi doué que son père Apollon. Chioné en retirait une grande fierté, et prétendit même qu’elle surpassait en beauté Artémis, déesse de la chasse et jumelle d’Apollon. La déesse, goûtant peu cette vantardise, transperça la langue de la jeune femme d’une flèche, et Chioné succomba à cette blessure. Inconsolable, son père tenta en vain de se jeter sur son bucher funéraire. Finalement, Apollon eut pitié de lui et le transforma en épervier, oiseau qui fait le malheur des autres oiseaux, parce qu’il est malheureux lui-même. Cette transformation est une des préoccupations de Ceyx qui l’incita à aller voir un oracle.

Sources :

Ovide, Les Métamorphoses, livre 11. Traduction par Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet (2008), disponible en ligne.

Laisser un commentaire