Le discours du Chef Seattle

J’ai trouvé sur un blog que je visite régulièrement, celui de Krapo Arboricole, le texte du discours du chef amérindien Seattle, un des chefs indiens qui a accepté la paix avec les colons. Ce texte est très beau et porte un message fort, et j’ai eu envie de le reprendre sur ce blog.

Cependant, quelques petites recherches m’ont fait découvrir que le texte présenté, bien que le plus répandu, est peut-être le moins fidèle à la version originale. En effet, il aurait été écrit dans les années 70 par un scénariste américain, qui s’inspirait d’une version rapportée du discours par Henri A. Smith, en 1887. On ne retrouve que peu de points communs entre ces deux versions.

Le problème, c’est que le discours rapporté par Smith est lui aussi inexact, mais que nous n’en connaissons pas de plus précis. Le Dr. Smith a assisté au discours, mais ne l’a rapporté que des années plus tard, et la mémoire peut jouer des tours.

Chef Seattle

Le Chef Seattle (photo, 1864)

Néanmoins, cela n’enlève rien à la beauté du texte et à la vérité qu’il contient, et je vous invite à aller lire la version proposée par Krapo Arboricole.

De mon côté, afin que vous puissiez comparer, je vous propose la version de Smith, traduite en français par Christian Epalle. Elle est tout aussi belle, et si elle ne porte pas l’accent sur la nature, on y trouve un plaidoyer frappant pour la tolérance et la fraternité entre les peuples.

Le discours

Le ciel qui a pleuré des larmes de compassion sur mon peuple pendant de longs siècles et qui nous paraît immuable et éternel, peut changer. Aujourd’hui, il est dégagé. Demain il sera peut-être chargé de nuages. Mes mots ressemblent aux étoiles qui ne changent jamais. Quoi que Seattle dise, le grand chef de Washington peut y compter dessus avec certitude autant que sur le retour du soleil ou des saisons. Le chef blanc dit que le grand chef de Washington nous transmet son amitié et sa bienveillance. C’est gentil de sa part car nous savons qu’il a peu besoin de notre amitié en retour. Son peuple est innombrable. Il ressemble à l’herbe qui couvre d’immenses prairies. Mon peuple est peu nombreux. Il ressemble aux arbres éparpillés d’une plaine balayée par les tempêtes. Le grand et je présume bon chef blanc nous transmet le message qu’il souhaite acheter notre terre mais qu’il est enclin à nous en laisser suffisamment pour vivre confortablement. Cela paraît en effet équitable, même généreux, puisque l’homme rouge n’a désormais plus de droit légitime. L’offre semble sage dans la mesure, aussi, où nous n’avons plus besoin d’un vaste pays.

Il fut un temps où notre peuple parcourait la terre comme les vagues d’une mer ébouriffée par le vent recouvrant sa plage pavée de coquillages. Mais ce temps a pris fin depuis longtemps avec la grandeur des tribus qui ne sont aujourd’hui qu’un souvenir mélancolique. Je n’insisterai ni ne pleurerai sur notre déclin prématuré, ni ne reprocherai à mes frères au visage pâle de l’avoir accéléré, parce que nous aussi pouvons avoir des reproches.

La jeunesse est impulsive. Quand nos jeunes se mettent en colère, à tort ou à raison, et rayent leurs visages de peinture noire, cela signifie que leurs cœurs sont noirs et qu’ils peuvent être cruels et inflexibles. Nos anciens sont alors incapables de les retenir. Il en a toujours été ainsi. Il en était ainsi quand l’homme blanc a commencé à pousser nos ancêtres toujours plus loin vers l’ouest. Mais espérons que les hostilités ne puissent jamais reprendre entre nous. Nous aurions tout à perdre et rien à gagner. La vengeance est considérée par nos jeunes comme un bienfait, même au prix de leurs propres vies. Les anciens qui demeurent chez eux en temps de guerre, et les mères qui ont leurs fils au combat, sont les premiers à le déplorer.

Notre bon père de Washington – car je présume qu’il est maintenant notre père aussi bien que le vôtre, puisque le roi George a déplacé ses frontières plus au nord – notre grand et bon père, dis-je, nous envoie le message que si nous agissons comme il le désire, il nous protègera. Ses braves guerriers seront pour nous un mur infranchissable, et ses prodigieux navires de guerre rempliront nos ports, afin que nos ennemis d’avant, plus loin au nord – les Haidas et les Tsimshians – cessent d’effrayer nos femmes, nos enfants et nos anciens. Alors, en réalité, il sera notre père et nous ses enfants. Mais cela peut-il arriver un jour ? Votre Dieu n’est pas notre Dieu ! Votre Dieu aime votre peuple et déteste le mien ! Il déploie affectueusement ses bras puissants et protecteurs autour du visage pâle et le mène par la main comme un père mène un jeune enfant. Mais, il a abandonné ses enfants rouges, si jamais ils sont ses enfants. Notre Dieu, le Grand Esprit, semble aussi nous avoir abandonnés. Votre Dieu rend votre peuple plus fort de jour en jour. Bientôt il recouvrira toutes les terres, tandis que notre peuple se retire rapidement comme une marée qui ne remontera jamais. Le Dieu de l’homme blanc est incapable d’aimer notre peuple, sinon il le protégerait. L’homme rouge ressemble à un orphelin qui, où qu’il aille, n’arrive pas à trouver de l’aide. Alors comment pouvons-nous être frères ? Comment votre Dieu peut-il devenir notre Dieu, renouveler notre prospérité et éveiller en nous les rêves d’une grandeur retrouvée ? Si nous avons un Père Céleste commun, il doit être partial, car il est venu à ses enfants au visage pâle. Nous, nous ne l’avons jamais vu. Il vous a donné des lois, mais n’a eu aucun mot pour ses enfants rouges dont les multitudes grouillantes ont autrefois peuplé ce vaste continent comme les étoiles remplissent le firmament. Non, nous sommes deux races distinctes avec des origines différentes et des destins séparés. Il y a peu de chose en commun entre nous.

Pour nous, les cendres de nos ancêtres sont sacrées et leur lieu de repos est une terre sainte. Vous, vous errez loin des tombes de vos ancêtres et apparemment sans regret. Votre religion a été écrite sur des tables de pierre par le doigt de fer de votre Dieu afin que vous ne puissiez pas oublier. Le peau rouge ne pourrait jamais la comprendre ou se la rappeler. Notre religion, ce sont les traditions de nos ancêtres, les rêves de nos anciens qui leur sont transmis par le Grand Esprit pendant les heures solennelles de la nuit, et les visions de nos sachems. Elle est écrite dans le cœur de notre peuple.

Vos morts cessent de vous aimer, délaissent la terre de leur naissance, aussitôt qu’ils franchissent le portail du tombeau et errent loin au-delà des étoiles. Ils sont vite oubliés et ne reviennent jamais. Nos morts n’oublient jamais ce monde magnifique qui leur a donné la vie. Ils aiment toujours ses vallées verdoyantes, ses rivières qui murmurent, ses montagnes majestueuses, ses vallées isolées et ses chapelets de lacs et baies verdoyantes. Ils éprouvent à jamais une tendre affection pour les vivants au cœur solitaire et reviennent souvent de leur terrain de chasse heureux pour les visiter, les guider, les consoler ou les réconforter.

Le jour et la nuit ne peuvent demeurer ensembles. L’homme rouge a toujours fui à l’approche de l’homme blanc, comme la brume fuit le soleil du matin. Cependant, votre proposition semble juste et je pense que mon peuple l’acceptera. Il se retirera dans la réserve que vous leur offrez. Alors nous demeurerons à l’écart et en paix, car les mots du grand chef blanc ressemblent aux mots de la nature parlant à mon peuple du fond des ténèbres.

Peu importe où nous passerons le reste de nos jours. Ils ne seront pas nombreux. La nuit de l’indien s’annonce sombre. Pas une seule lueur d’espoir ne plane au-dessus de son horizon. Des vents à la voix triste gémissent au lointain. Un destin funèbre semble poursuivre l’homme rouge. Où qu’il aille, il entendra s’approcher les pas de son sinistre destructeur et se préparera impassiblement à mourir, tout comme la biche blessée qui entend s’approcher les pas du chasseur.

Encore quelques lunes, quelques hivers, et il ne restera plus un seul descendant des hôtes puissants qui jadis ont peuplé cette large terre et vécu dans d’heureux foyers, protégés par le Grand Esprit, pour pleurer sur les tombes d’un peuple qui fut un jour plus puissant et empli d’espoir que le vôtre. Mais pourquoi devrais-je pleurer le destin prématuré de mon peuple ? Les tribus succèdent aux tribus, les nations succèdent aux nations, comme les vagues de la mer. C’est la loi de la nature et le regret est inutile. Le temps de votre déclin est peut-être lointain, mais il viendra, c’est certain, car même si l’homme blanc a marché et parlé avec son Dieu comme à un ami, il ne peut faire exception à la destinée universelle. Nous sommes peut-être frères après tout. Nous verrons bien.

Nous allons considérer votre proposition et quand nous aurons décidé, nous vous en ferons part. Mais si nous l’acceptons, je donne ici et maintenant cette condition que ne nous soit pas refusé le privilège de visiter, sans être malmenés et à tout moment, les tombeaux de nos ancêtres, amis et enfants. D’après mon peuple, chaque partie de ce sol est sacrée. Chaque coteau, chaque vallée, chaque plaine et bosquet, est devenu sacré suite à un événement, triste ou heureux, d’une époque depuis longtemps révolue. Même les rochers, qui semblent muets et morts sous la chaleur accablante du soleil le long des rivages silencieux, frissonnent à la mémoire des événements qui agitaient la vie de mon peuple, et la poussière même sur laquelle vous vous tenez maintenant est plus sensible à nos pas qu’aux vôtres, parce qu’elle est riche du sang de nos ancêtres, et nos pieds nus sont conscients de ce contact compatissant. Nos braves défunts, nos mères affectueuses, nos jeunes filles au cœur joyeux, et même nos petits enfants qui ont vécu et joué ici le temps d’une brève saison, aimeront ces étendues mornes et désertes et, à la tombée du jour, ils saluent les esprits revenants aux vagues silhouettes. Et quand le dernier homme rouge aura péri, que le souvenir de ma tribu sera devenu un mythe parmi les hommes blancs, ces rivages grouilleront des morts invisibles de ma tribu, et quand les enfants de vos enfants se croiront eux-mêmes seuls dans les champs, les magasins, les boutiques, sur les grandes routes, ou dans le silence au cœur des forêts, ils ne seront pas seuls. Nulle part dans le monde, il n’y a de place pour la solitude. La nuit, quand les rues de vos villes et villages seront silencieuses et que vous les croirez désertes, elles seront bondées d’hôtes revenants qui jadis les avaient occupés et qui aiment toujours ces belles terres. L’Homme Blanc ne sera jamais seul.

Laissons-le être juste et traiter avec bonté mon peuple, car les morts ne sont pas impuissants. Les morts, ai-je dit ? Il n’y a pas de mort, seulement un changement de monde.

8 reflexions sur “Le discours du Chef Seattle

  1. Christian

    Tres beau texte en effet, et c’est très bien de l’avoir chosi pour ouvrir ce monde, il est considere comme une prophetie de ce qu’allait devienir le choc des cultures entre les peuples amerindiens et les colons venus d’europe.

    Je l’ai sans doute déjé lu car il est repris dans le livre de T C Mc Luhan et Edward S Curtis « Pieds nus sur la terre sacree » que j’ai lu il y a longtemps. Il reprend tous des textes ecrits ou prononces à un moment ou à un autre par des amerindiens.

    Pour ceux que l’Histoire interesse je conseillerai aussi la lecture du livre de Dee Brown « Enterre mon coeur a Wounded Knee » qui raconte le genocide des peuple amerindiens depuis que les colons du Mayflower qui avaient failli etre decimee à leur arrivee par le scorbut furent secouru par les amerindiens de la baie de Plymouth, à l’origine du premier Thanksgiving,

    En ce qui concerne l’amerique du sud il y a « Le massacre des indiens » de Lucien BODARD

    1. Gwenn Auteur de l'article

      En effet, ce texte est souvent repris aujourd’hui pour démontrer ce choc des cultures, avec une vision souvent plus ou moins marquée de défense de l’environnement et d’écologie.
      Merci pour ces références. Je suppose que ce sont des romans ?
      Bonne visite de ces mondes et à bientôt ! 🙂

      1. Christian

        rebonjour,

        Non, (même si Dee Brown est un romancier) « Pieds nus sur la terre sacree » est une petite anthologie de texte historiques (comme le discours du chef Seattle, ecrit ou retranscrits. et « Enterre mon coeur a Wounded Knee » (Bury my heart at Wounded Knee) est la description chronoligique des de l’histoire des amerindiens du nord depuis l’arrivee du Mayflower.

        Lucien BODARD est journaliste et ecrivain, « Le massacre des indiens » est edité chez galllimard et en poche chez j’ai lu

        Bien a toi

        1. Gwenn Auteur de l'article

          Rebonjour à toi !

          Je note ces références alors, je vais peut-être les emprunter pour découvrir de quoi il en ressort 🙂

          Bonne journée et à bientôt !

  2. Drenagoram Auteur de l'article

    En Echo à ces Sages Paroles ,

    Dans le Grand Cercle naquit l’éteint
    D’une Terre Ancienne à l’Ocre Rouge
    D’une Nuit sans Lune ou Rien ne Bouge
    Elle vint sans Ombres,
    Née d’une Lumière.
    Dans l’Univers elle porte le Monde
    Aux Quatre Coins de la Nation ,
    Parmi les Siens elle porte l’Onde
    L’Echo d’un Temps ,
    Le Son de la Plume ,
    Chante au Travers de Songes Racines
    Elle est Le Lien de Toutes Couleurs
    Une Mère au Coeur sans Amertumes
    Vivante Matière de l’Arc en Ciel
    Dans la Forêt d’Âmes Boréales
    Vivait l’enfant au Sein de Celle ,
    Reliant les Vies de Terres Australes
    Un Lien Esprit venu d’Ailleurs .
    Au Grand Bison de Notre Etoile ,
    Les Vents nous Portent ,
    Un Monde Change,
    Mais Toutes les Voiles ,
    Mènent à la Source du Végétal
    NéO~

    1. Gwenn Auteur de l'article

      Merci pour ce joli poème, qui nous rappelle que le point commun de tous les peuples est la Terre sur laquelle ils vivent.
      Bonne soirée à toi !

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