La Quête du Graal selon Chrétien de Troyes

Dans son Perceval ou le Conte du Graal, Chrétien de Troyes lance Perceval et Gauvain dans la quête du Graal et de la Lance qui Saigne. C’est la toute première évocation de ce mythe du Graal, qui va devenir le symbole de la matière de Bretagne : ce calice qui aurait contenu le sang du Christ apporterait pureté et sainteté à celui qui le trouverait. Ce Saint Graal a fait de nombreuses interprétations, dont la récente et retentissante version de Dan Brown, reprise d’un essai paru dans les années 1980, avec l’éthymologie de Sang Réal

chevalier et le graal

Un chevalier (Perceval ?) arrive devant le Graal, objet sacré (tapisserie médiévale, non datée)

Il est cependant bon parfois de remettre les choses dans leur contexte : jamais Chrétien de Troyes n’associera le Graal au sang du Christ. En effet, ni ce Graal, ni la Lance qui Saigne ne sont véritablement attachés à l’histoire du Christ. Ce sont les continuateurs, et surtout Robert de Boron dans son Histoire du Saint Graal, qui introduisirent cette explication, en invoquant le personnage de Joseph d’Arimanthie rapportant de Terre Sainte la Lance qui a percé le flanc du Christ et le Graal qui fut le calice de la Cène.

Le Graal, un objet païen ?

Qu’on ne s’y trompe pas : Chrétien de Troyes donne bien un caractère religieux au Graal, puisque lors de la dernière évocation de Perceval dans le roman, un ermite explique au jeune chevalier que ce Graal sert à transporter une hostie au père du Roi-Pêcheur, et on y lit la mention de Saint Graal. Cependant, le mystère reste total quant à l’origine de cet artefact. Chrétien de Troyes ne s’embarrasse pas d’explications, et on ignore s’il avait l’intention de les donner plus tard, ou s’il comptait laisser planer le mystère.

Étymologiquement, de nombreux linguistes s’accordent à dire que le mot graal pourrait très bien être une déformation d’un mot courant en langue d’oc, langue d’origine de Chrétien de Troyes, désignant un plat ou un vase creux doté de larges bords. Autrement dit, un objet tout à fait banal sanctifié par l’usage qu’on en fait, c’est-à-dire transporter une hostie à un roi en pénitence.

Certains spécialistes n’hésitent pas à dire que le Graal serait inspiré non pas du Calice de la Cène, mais du chaudron du Dagda, sorte de corne d’abondance celtique, puisque ce chaudron avait la capacité de nourrir tous ceux qui viendraient s’y servir. On s’éloigne donc des codes chrétiens pour entrer dans ce qui était considéré au Haut Moyen-Âge comme tout à fait païen.

Dans la littérature médiévale, ces mélanges ne sont pas si rares. Dans le Lancelot ou le chevalier de la Charrette, Chrétien de Troyes s’inspire de l’Autre Monde celtique pour décrire le royaume de Gorre (les couleurs, comme la mule fauve, ou les rivières formant une frontière invisible entre deux mondes…). Il n’est pas le seul à le faire, et c’est considéré comme tout à fait normal.

On part donc d’un objet issu des traditions païennes (si on tire un peu sur les idées) ou tout du moins du quotidien de l’époque, pour en faire une quête spirituelle : Perceval n’ayant posé aucune question en voyant le Graal, ce qui aurait pourtant achevé la pénitence du père du Roi-Pêcheur, se doit de retrouver le Graal et de poser cette question essentielle, pour s’absoudre de ses propres péchés. C’est cette quête qui permettra à Perceval de ne pas être seulement un excellent chevalier, mais d’être un chevalier exceptionnel par la force de sa foi.

Perceval chez le Roi-Pêcheur

Perceval voit la Lance qui Saigne et le Graal défiler devant lui, chez le Roi Pêcheur

La Lance qui Saigne

Chez Chrétien de Troyes, la Lance n’a absolument rien de sacré. Si elle fait partie de la procession du Graal chez le Roi-Pêcheur, elle n’a cependant aucun caractère religieux. Il mentionne même, lorsque Gauvain doit partir en quête de cette merveilleuse lance, qu’elle aurait le pouvoir de détruire le royaume de Nogres (ou Logres, le royaume d’Arthur). Cette quête, elle, n’a rien de spirituelle : il s’agit d’une dette d’honneur envers Guingambrésil, un chevalier dont il a tué le père.

Nous sommes donc très loin des idéaux religieux qui prônent l’élévation spirituelle des chevaliers.

L’évolution en reliques du Christ

Dès les continuateurs de Chrétien de Troyes, on voit l’évolution de ces deux objets, auxquels on donne une origine assez inattendue par rapport au roman initial : la Lance qui Saigne serait celle qui aurait percé le flanc du Christ et le Graal le calice utilisé par Jésus lors de la Cène, rempli (d’après ceux qui se basent sur l’évangile de Nicomède) d’un peu de sang du Christ. Ces deux objets auraient été apportés en Grande Bretagne par Joseph d’Arimathie.

Qu’on croit ou non à cette version, l’intérêt pour l’époque était clair : comme le Conte du Graal était un moyen d’édifier les chevaliers en renforçant leur foi et leur pratique de la religion au quotidien, il s’agissait, dans le contexte des croisades, de donner l’exemple d’une quête qui dépasse l’intérêt personnel des chevaliers en assurant l’élévation de celui qui trouverait ces objets mystiques.

On ne sait pas vraiment ce qui résultera de la trouvaille de ce Graal, mais on sait que seul un homme pur et chrétien peut le trouver, ce qui assure de l’intérêt de l’objet pour toute l’humanité (ou du moins l’ensemble des chrétiens). Les chevaliers qui partiront dans la quête du Graal prouvent donc leur valeur chrétienne et spirituelle, mais aussi leur courage à faire passer l’intérêt collectif avant leur propre vie.

Galaad et le Graal

Vision du Saint Graal : Galaad, Bohor et Perceval trouvant le Graal, ici objet chrétien (William Morris, 1890)

On peut donc comprendre que le roman inachevé de Chrétien de Troyes était une formidable base pour ceux qui désiraient le continuer en accentuant cet aspect chrétien de l’histoire. Le Lancelot, pourtant lui aussi inachevé et potentielle base d’un grand nombre d’évolutions romanesques, n’a jamais suscité autant d’intérêt. Le roman courtois prêtait moins à l’édification religieuse que le prestige d’une quête spirituelle.

Le Graal, un symbole avant tout

L’intérêt de la quête du Graal réside en fait peu dans la finalité : trouver cet objet (sacré ou non) pour le rapporter à son Roi. Il s’agit avant tout d’un chemin, d’une évolution, pour se mettre à la hauteur de cette finalité. L’objectif réel de la quête est principalement de se détacher des avantages matériels procurés par le titre de chevalier pour devenir un représentant même de la foi chrétienne, pieux, charitable, pratiquant quel que soit l’endroit (Chrétien enseigne plusieurs fois à son Perceval de se rendre dans un lieu de prière dès l’heure de la messe sonnée, voire dès le réveil), montrant honneur et vertu, sans fierté belliqueuse ou désir de vengeance.

Par son caractère mystérieux, intouchable et invisible, le Graal est un formidable vaisseau pour ce type de quête, lui donnant un but concret mais pourtant difficile à atteindre le temps d’une vie.

C’est un symbole universel, car après tout vertu, honneur, charité et secours ne sont pas propres aux principes chrétiens. De fait, j’ai lu un roman (sans certitude, je crois que c’est les Brumes d’Avalon, de Marion Zimmer Bradley, mais c’est à vérifier) qui faisait de ce Graal un objet païen appartenant à Avalon et convoitise de l’Eglise car puissant artefact magique. Cependant, les valeurs nécessaires pour le trouver (et même simplement pour atteindre Avalon) étaient les mêmes, la foi chrétienne en moins, ce qui permettait aux chevaliers de faire leurs preuves en tant qu’hommes d’honneur et pas seulement en tant que combattants.

C’est cette valeur symbolique forte qui fait du Graal un objet de quête encore aujourd’hui, dans certains courants de pensées ou croyances.

9 reflexions sur “La Quête du Graal selon Chrétien de Troyes

  1. Pingback: travaildeclasse (travailkcfr) | Pearltrees

    1. Gwenn Auteur de l'article

      Bonjour !
      Chrétien de Troyes en vieux français ? ça doit être sympa ! 🙂 A l’époque (il y a un peu plus de 10 ans), j’avais étudié Molière en langue originale. C’est plus récent, donc plus facile à lire…
      Mais ça doit être super intéressant à lire ! J’espère qu’on t’a conseillé une version bilingue : en vieux français et en parallèle sa version en français moderne… 🙂
      J’avais publié un article sur l’Yvain : Le récit merveilleux du Chevalier Calogrenant, si ça t’intéresse.
      Bonne lecture, et n’hésite pas à venir partager ce qui t’a intéressé (ou pas 😉 ).

  2. Anonyme

    Ce roman historique revient sur le destin de ce jeune garcon simple qui fit de sa vie une quete incessante celle de la mysterieuse coupe le Graal.

  3. marjorie m.

    Excellent article!
    Je suis en plein dedans avec mes élèves de 5ème, et c’est vrai qu’ils sont déjà dans une certaine mesure sensibles à cette portée symbolique du Graal comme « vaisseau » d’une quête spirituel.
    marjorie

    1. Gwenn Auteur de l'article

      C’est donc au collège qu’on étudie Chrétien de Troyes ! Je comprends mieux maintenant toutes ces recherches qui ressemblent tant à des intitulés d’exposés qui arrivent sur mon blog ! 🙂 C’est un auteur imposé au programme de cinquième, cette année ? Dire que c’était à mon programme de littérature (Terminale L donc…), il y a quelques années… C’est bien de leur faire découvrir ce genre de littérature, pas très compliquée à lire mais chargée de sens.
      Je pense que c’est à cet âge qu’on y est le plus sensible. Après tout, on se cherche, physiquement et psychologiquement, et certains auront envie d’en « profiter » pour se découvrir une spiritualité (religieuse comme dans ce roman, ou non). Ce n’est pas plus mal, tant qu’elle véhicule des valeurs.

  4. Drenagoram Auteur de l'article

    Bonsoir Darboria ,
    Un bel Ecrit , bien Documenté ,
    Qui nous améne loin en Terre Ceinte ,
    A voir la Quête comme un Chemin ,
    Ouvrant la Voix par sons d’Empreintes ,
    Une Faim en Soie couvrant la Foi ,
    Vers un Esprit de Grande Pureté ,
    Quand l’Hors d’une Ronde n’est pas vain ,
    Loin des Travers de Preux Croisées ,
    Qui cherchait l’Or et l’âge de Gloire ,
    Dans le Calice d’Eternité.
    NéO~

    belle Soirée

    1. Gwenn Auteur de l'article

      Merci. J’essaie à chaque fois de m’appuyer sur des sources solides pour expliquer mes articles.
      Je ne sais pas si tout le monde voit la quête du Graal ainsi, mais c’est ma vision des choses. Comme je l’avais dit dans un autre commentaire : ma quête de connaissances, c’est un peu mon Graal à moi : un chemin bien long mais si gratifiant ! Je n’ai pas envie d’atteindre l’objectif final, mais simplement d’avancer encore et encore. 🙂

Laisser un commentaire