Les Enfants de Lir

Cela faisait longtemps que je n’avais pas raconté une légende irlandaise. J’ai reçu un message, il y a quelques temps, d’un homme demandant s’il y avait dans la pensée celtique un symbole représentant la paternité, l’amour paternel pour ses enfants.

Malheureusement, il n’y a pas de symbole à proprement parler, comme le triskèle comme symbole de l’éternel recommencement, ou le Claddagh (bien que pas tout à fait celtique) comme symbole de l’amour conjugal. Il existe aussi peu de légendes racontant l’amour d’un père pour son fils ou ses enfants. La plupart des grands héros vivent sans l’amour de leur père. Lugh a tué son propre grand-père et a ignoré son fils Cuchulainn. Entre les hommes qui ont fait les légendes celtes, c’est rarement l’occasion de montrer leur attachement.

Cependant, deux d’entre eux sont très connus pour l’amour presque inconsidéré qu’ils portent à leurs enfants. Le premier est Aengus Og, dieu de l’amour, qui a aidé son fils adoptif Diarmuid à fuir Fionn MacCumhaill. Le deuxième est Lir, dont je vais raconter maintenant l’histoire, une de ces belles et tristes légendes comme savent les raconter les Irlandais.

Children of Lir

 

Pour raconter cette histoire, il faut situer le contexte. Les Tuatha Dé Danaan, la tribu des dieux irlandais, se sont installés en Irlande après en avoir chassé les Fomoires. Eux-mêmes ont été vaincu par les premiers celtes, les Milésiens. Après leur défaite, les Tuatha décidèrent de se regrouper sous l’autorité d’un roi. Pour remplir ce rôle, ils élirent Bodearg du Connaght (la région de Galway, à l’est de l’île). Ce choix déplut fortement au dieu de la mer Lir, qui vivait alors dans une forteresse appelée Si Fionna, dans le comté de Monaghan (juste en dessous de l’actuelle Irlande du Nord). Lir refusa de prêter hommage au nouveau chef, et de nombreux partisans de Bodearg jurèrent de le tuer. Leur nouveau roi les en interdit, mais ils exclurent Lir et le forcèrent à vivre en ermite. Sa misère s’accrut quand sa femme Aobh, une très belle jeune femme, mourut subitement.

Bodearg se sentit désolé pour lui et lui envoya un message de Killaloe, son siège dans le comté de Clare (en dessous de Galway), lui proposant de choisir parmi ses filleules une nouvelle femme. Ces filleules étaient les filles de Ailill, le roi des îles Aran, loyalement surveillées par ce fidèle écuyer du roi. Très heureux par le geste de Bodearg, Lir se rendit immédiatement à Killaloe. La réconciliation avec ses pairs et la promesse d’un serment de fidélité furent l’occasion de grandes célébrations. Bodearg en profita pour proposer à Lir de rencontrer les filles promises : Niamh, Aoife et Albha.

Beaucoup comparaient leur beauté avec trois des quatre saisons : les cheveux de jais de Niamh, sa peau blanche et ses yeux étincelants rappelèrent à Lir les couleurs de la forêt d’hiver, les branches dénudées et sombres tranchant sur la neige blanche. Aoife avait des yeux noisettes, des cheveux roux, une peau couleur crème et la maturité de l’automne. Albha était aussi fraîche et innocente que le printemps.

Après longue réflexion, Lir choisit la plus âgée des filles, Niamh. La cérémonie du mariage eut lieu à Killaloe et, après deux jours de fête, le couple retourna à Si Fionna où une nouvelle grande réception les attendait. Ils s’installèrent dans une vie conjugale heureuse. Niamh donna naissance à des jumeaux, un garçon et une fille, qui s’appelèrent Aodh et Fionnuala. L’année suivante, elle eut de nouveau des jumeaux, deux garçons, Conn et Fiachra, mais mourut en leur donnant naissance. La demeure de Si Fionna était dévastée, de même à Killaloe. Généreux encore une fois, Bodearg offrit à Lir une nouvelle filleule, Aoife.

Aoife et Lir se marièrent et vécurent heureux pendant un moment. Les quatre enfants s’entendaient très bien avec Aoife et leur grand-père de Killaloe. Ils s’attachèrent aussi beaucoup à l’écuyer du roi d’Aran, qui vint s’installer à Si Fionna avec Aoife. Bodearg venait souvent rendre visite à la petite famille, et emmenait régulièrement Aodh, Fionnuala, Conn et Fiachra en vacances dans son château. En effet, tous les membres du Tuatha Dé Danaan les aimaient beaucoup. Leur père était très fier de leur popularité et les gâtait toujours plus.

Alors que le temps passait, cependant, Aoife se satisfaisait de moins en moins de cette situation. Elle devenait jalouse de l’attention constante de son mari pour ses beaux-enfants. Un jour, Lir rapporta à Fionnuala un magnifique petit chariot, incrusté de pierres précieuses. Il avait cherché ce jouet dans tout le pays. Aoife était furieuse. Elle essayait toujours de cacher ses sentiments, mais à chaque fois que Lir montrait son amour à ses enfants, elle devenait de plus en plus amère. Cela empira jusqu’à ce que ce sentiment devienne une haine véritable.

Cela devenait une telle obsession qu’elle était obligée de rester alitée. Sa condition mentale et physique se détériora et Lir, craignant de perdre une nouvelle femme, lui porta une attention toute particulière. Aoife se méprit sur ses intentions, pensant qu’il agissait par pitié, et le chassa par des cris furieux. Pendant tout une année, enfermée dans le noir de sa chambre, Aoife complota un plan terrible pour regagner l’amour de Lir pour elle seule.

Elle le surprit un jour en sautant hors du lit et reprenant ses activités domestiques coutumières. Elle sembla être complètement guérie. Soulagé, Lir se permit de partir quelques jours en chasse. Alors qu’il était parti, Aoife annonça qu’elle avait l’intention de se rendre à Killaloe avec les enfants. Trois d’entre eux accueillirent la nouvelle avec joie, mais Fionnuala avait un mauvais pressentiment. La nuit précédente, elle avait rêvé que sa belle-mère leur lançait un sort. L’inquiétude de Fionnuala grandit lorsque le loyal écuyer de son grand-père lui murmura en guise d’avertissement de rester au château de son père. Il avait parfaitement remarqué la jalousé de Aoife et se méfiait de cette guérison suspecte.

Malheureusement, Aoife arriva avant que Fionnuala puisse s’enfuir, et ils partirent donc tous en voyage. Après avoir traversé les comtés de Monaghan et de Cavan, ils arrivèrent en Westmeath. Alors que la suite se reposait, Aoife entraîna l’écuyer à l’écart et lui promit richesse et sécurité s’il acceptait de tuer les enfants et de disposer de leurs corps. Il refusa, tout comme les autres membres de la suite que la folle belle-mère approcha. Furieuse, elle ordonna la reprise du voyage.

Ils s’arrêtèrent pour monter le camp pour la nuit au bord du lac Derravaragh. Aoife prévoyait de tuer les enfants elle-même, mais alors qu’elle levait sa lance pour frapper Conn, elle ne put se résoudre à apporter la mort elle-même.

La lumière du jour était encore haute, et elle encouragea les enfants à se déshabiller et se baigner. Alors que chaque petit corps nu entrait dans l’eau, elle le toucha avec une baguette druidique en disant : « Vis maintenant ! Pas en tant qu’enfant, mais en tant que cygne ! »

 

Quatre superbes cygnes gagnèrent les eaux du lac alors que Aoife lançait une incantation :

Ce sort je place sur vous :

Restez trois cents ans sur ce lac ;

Trois cents sur la mer de la Moyle,

Trois cents dans l’Océan de l’Ouest chez Erris,

Jusqu’à ce que la femme du sud se marie avec l’homme du nord,

Et qu’une cloche froide résonne,

Apportant la croyance en la parole de Dieu dans tous le pays.

Le sort en était jeté et presque immédiatement, la belle-mère en fut désolée. Son sort ne pouvait être défait, mais en pitié pour leur solitude, elle lança un deuxième sort qui accorda aux cygnes une intelligence humaine et l’utilisation de la parole et de la chanson.

De façon assez stupide, Aoife continua sa route vers Killaloe, où son parrain la questionna sur les enfants. Elle mentit, prétextant que Lir refusait de renouveler son serment de vassalité envers Bodearg. Mais Bodearg ne la crut pas et envoya un message à Lir. Le dieu de la mer fut bouleversé en apprenant la disparition de ses enfants. Se rappelant de l’année qu’Aoife avait passée allongée, il eut peur pour sa santé mentale et se demanda si elle avait pu les tuer. Rapidement, il ordonna de préparer son chariot et se rendit à Killaloe.

Lir passa aussi la nuit près du lac de Derravaragh. Quand le soleil se coucha, éclairant de rose les eaux du lac, il entendit un chant magnifique venir de derrière un banc de roseaux. Quatre cygnes élégants apparurent et l’un d’eux lui parla, lui expliqua qu’il était sa fille, Fionnuala, et raconta ce qui s’était passé. Les gens parlent encore de ces arbres sur la rive qui se plièrent sous les lamentations de Lir.

Pendant ce temps, l’écuyer informa Bodearg de la maladie et des agissements d’Aoife. Lui aussi avait un bâton druidique, et il en toucha sa filleule, qui se transforma en un corbeau noir. Elle s’envola dans le ciel et on ne la revit plus jamais.

Quand Lir arriva à Killaloe, les deux hommes partagèrent leur peine pendant trois journées. Bodearg proclama qu’il était désormais interdit de tuer un cygne en Irlande (et encore aujourd’hui, c’est considéré comme un mauvais présage). Le roi du Munster (la partie sud-ouest de l’Irlande) organisa une grande assemblée des Tuatha de Danaan sur les rives du lac Derravaragh. La nouvelle se répandit et les Milésiens apparurent aussi. La foule couvrit les collines avoisinantes et passèrent plusieurs nuits à écouter les plus beaux chants qui puissent être entendus. De jour, ils discutaient avec les Enfants de Lir.

La vie des enfants cygnes continua ainsi pendant trois cents ans, quand le sort exigea qu’ils volent jusqu’à la mer de Moyle, entre l’Ecosse et l’Irlande. Ils partirent avec une certaine excitation mais aussi de la tristesse au souvenir de ces jours heureux sur le lac, malgré leur apparence de cygnes.

What'll we do? I dunno, whatcha wanna do?

Sur la mer de Moyle, ils eurent froid et faim. Les grandes vagues les trempèrent, les vents du nord les glacèrent. Un jour plus sombre que les autres, de gros nuages noirs indiquèrent l’arrivée d’une tempête. Les quatre frères et sœur désignèrent un point de réunion au cas où les éléments les sépareraient. Ils échouèrent en effet à rester ensemble, et après une nuit à être maltraités par le vent, par la pluie et par les vagues, Fionnuala se rendit au point prévu, Carrignaron, le Rocher des Phoques. Elle attendit ses frères. Comme ils ne venaient pas, elle chanta une lamentation, pensant les avoir perdu. Cependant, ils apparurent un par un, tremblants et effrayés.

La misère sur la mer de Moyle continua, bien qu’ils s’aventurèrent de temps en temps dans les eaux des estuaires irlandais et écossais. Une fois, sur la rivière Bann, où l’on trouve aujourd’hui Belfast, les chevaliers des Tuatha de Danaan les aperçurent. Bodearg leur avait ordonné de rechercher les quatre cygnes. Les soldats informèrent les enfants que leurs proches et leurs amis à Killaloe, Si Fionna et autour du lac de Derravaragh allaient bien. En retour, les cygnes chantèrent leurs remerciements, avant de retourner achever leur peine de trois cents ans sur la mer inhospitalière.

Quand ils partirent, la route qui les menait à l’océan de l’Ouest les fit passer par les endroits qu’ils aimaient. Ils volèrent aussi haut qu’ils purent pour éviter de les voir. Cependant, ils ne purent échapper à la tristesse en voyant leur maison d’enfance, Si Fionna, si gravement détériorée, et les eaux agréables du lac de Derravaragh. Ce fut le cœur lourd qu’ils atterrirent à Ennis Head, dans le comté de Mayo.

Réchauffés par le doux Gulf Stream, leur nouvelle demeure de pénitence était moins difficiles à vivre. Bien que les tempêtes qui déchaînaient l’océan Atlantiques étaient moins nombreuses, elles étaient cependant plus terribles que sur la mer de Moyle. Un peu avant la fin de leur trois cents années sur l’Atlantique, un jeune homme entendit la chanson des Enfants de Lir, s’en trouva charmé et passa des semaines à découvrir leur tragique histoire. Le folklore dit que ce fermier, Abhric, est celui qui est à l’origine de cette légende, parce que lui seul a pu l’entendre en son entier. Vrai ou faux, il transmit un seul élément important de leur second exil : ce fut à ce moment-là que les enfants découvrirent Dieu et la foi chrétienne, bien avant que St Patrick vienne en Irlande.

Quand ils achevèrent leur peine, les quatre cygnes volèrent vers Si Fionna. La demeure de leur père n’était plus que ruine. Ils pleurèrent et composèrent une nouvelle lamentation avant de retourner auprès d’Abhric chercher conseil. Dès qu’ils le demandèrent, ils entendirent un clocher sonner, et ils se souvinrent que leur belle-mère leur avait donné cet indice pour indiquer le moment où leur sort serait levé. Les cygnes commencèrent immédiatement à chanter de façon encore plus merveilleuse. Ils ne réalisaient pas qu’on était en 432 et que Saint Patrick avait envoyé son sonneur de cloche à leur recherche.

Cet homme, Mocaemhoch, suivit le son de leur musique, se lia d’amitié avec eux et les emmena à son ermitage. Il les enchaîna avec des chaines d’argent spécialement fabriquées, pour qu’ils puissent rester ensemble même s’ils devaient quitter Erris. Il leur expliqua la foi chrétienne et ils furent particulièrement heureux en sa compagnie. Son plus grand problème était de contrôler les foules qui venaient de très loin pour écouter leurs chants merveilleux.

Children of Lir by Edward Dullard

Children of Lir (photo de Edward Dullard ©)

La nouvelle de ce miracle atteignit les oreilles de Fionnin, roi du Munster, dont la fille Deocha devait marier le roi du Connaght Lairgnean. Fionnin avait toujours gâté sa fille, et quand elle exprima le souhait de posséder ces cygnes chanteurs, il les demanda auprès du roi du Connaght, où se trouvait la pointe d’Erris qu’ils habitaient. Lairgnean envoya ses soldats pour capturer les enfants. Tout d’abord, ils essayèrent de les acheter auprès de Mocaemhoch. L’ermite refusa, mais même avec l’aide d’Abhric, il ne put empêcher les soldats de se saisir des cygnes enchaînés et de les conduire jusqu’au Munster. Les deux hommes, loyaux, les suivirent, dans l’espoir de pouvoir les libérer.

Deocha et son père vinrent récupérer leur prise à Killaloe, là où les enfants avaient eu autrefois tant de bons souvenirs. Le moment où les deux humains posèrent leurs yeux sur les cygnes fut le moment où le sort d’Aoife s’éteignit : la cloche avait déjà sonné et maintenant, la femme du sud devait épouser l’homme du Connaght, qui, bien qu’à l’Ouest de l’île, était au nord du Munster.

Sous les yeux de leurs geôliers et de leurs fidèles gardiens, les plumes blanches tombèrent et les Enfants de Lir apparurent, non pas en tant que superbes enfants, mais comme vieillards de neuf cents ans. Ils ne vécurent que quelques instants, pendant lesquels Fionnuala demanda à Mocaemhoch, d’une voix rauque, de baptiser les quatre frères et sœur. Elle demanda aussi à ce qu’ils soient enterrés dans la même position que la formation protectrice qu’ils avaient utilisée dans la mer de Moyle. Il en fut comme elle l’avait souhaité : ils reçurent le sacrement du baptême et furent enterrés dans une tombe commune, Fionnuala au centre, Conn à sa droite, Fiachra à sa gauche et Aodh à sa tête.

Source :

Traduction personnelle de Ancient Irish Legends, de Padraic O’Farrell, chez Gill&Macmillan Ltd, 1995

Crédits images :

Boocal via Flickr

3 reflexions sur “Les Enfants de Lir

  1. Drenagoram Auteur de l'article

    Bonjour Darboria ,
    Un Epoux Malheureux ,
    Un Conte assez Triste ,
    Un Epouse Trop Indigne ,
    Au Destin sinueux ,
    La Vengeance d’une Dame ,
    Et le Sort qui Insiste ,
    A prendre Corps sous ses Charmes ,
    Quel est là la Morale ?
    D’une Légende en ces Bois ,
    900 ans sous le Signe ,
    D’une Vengeance et de Larmes.
    NéO~

    1. Gwenn Auteur de l'article

      Ah oui, cette légende est triste, j’avais prévenu ! 🙂
      J’ai eu de la peine même à traduire la fin, tant ça ressemble peu aux happy end auxquels nous sommes habitués.
      Une morale dans cette légende ? Je ne sais pas. Elle fait partie d’un ensemble de trois légendes abordant des enfants aux destinés grandioses et tragiques. Peut-être que je traduirai les deux autres, d’ailleurs. Toutes les trois abordent des variations autour d’une jalousie maladive et le bel amour unissant les fratries (ici les enfants de Lir), restant liées malgré les épreuves. C’est peut-être la morale à en retirer d’ailleurs. Car les histoires portent leur nom comme titre, et non celui de ceux qui ont voulu les séparer.

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