Le Monde Breton

Le Pâtre des Fées

J’ai reçu il y a deux ou trois semaines un livre rassemblant des contes celtes, cette fois non seulement irlandais, mais de tous les pays celtes. Alors, puisque j’ai envie de raconter ici une de ces légendes, on va changer pour une fois de destination, et au lieu de l’Irlande, nous allons aller en Bretagne, pour rencontrer une Fée Margot. J’ai choisi un conte positif, c’est une belle histoire d’amour familial.

Pâtre dans la campagne romaine (Jacques-Raymond Brascassat, 1804-1867)

Vous trouverez plusieurs fois l’expression « belle dame ». Cela ne désigne pas ici une belle femme, mais une fée (quoique les fées peuvent être belles…). Les belles gens sont souvent un synonyme des fées, dans les pays à tradition celtique, pour montrer son respect envers ce peuple plutôt… caractériel. Les belles gens ne sont donc pas forcément beaux, et surtout ne sont pas forcément gentils.

Il y avait une fois un homme qui n’était point riche, et comme il avait à la maison des enfants en bas âge, il avait bien du mal à les nourrir. Pourtant, il travaillait de son mieux, et tous les jours il allait tirer des pierres sur Croquelien, car il était carreyeur de son état.

Un jour que les pierres étaient difficiles à extraire, et qu’il gémissait en songeant à son malheureux sort, il vit tout à coup devant lui une belle dame qui lui demanda pourquoi il se plaignait de la sorte :

« Ah ! dit-il, j’ai bien du mal, et j’ai beau travailler, je ne puis suffire à nourrir mes cinq enfants.

- Il me faudrait, dit la belle dame, un jeune garçon pour garder mes bestiaux ; envoyez-moi un de vos enfants, et il n’aura pas à s’en repentir.

Bien que l’homme ne fut pas riche, il ne voulait pas d’abord consentir à laisser son fils aller chez une personne qu’il ne connaissait pas ; mais la dame le rassura si bien qu’il courut à la maison et lui amena l’aîné de ses garçons, qui était âgé de neuf ans environ. La fée l’emmena avec elle et donna à son père une chapelée d’argent.

Tous les matins l’homme retournait à la carrière et, en arrivant, il y trouvait une belle miche de pain, une cruche remplie de bon cidre et un tranchoué de beurre : aussi il était heureux, et n’avait plus besoin de tant se fatiguer pour vivre. Mais à la maison la mère aurait bien voulu voir son enfant qui était parti pour aller chez les fées. Toutefois, elle pensait qu’il ne devait pas être malheureux, puisque sa maîtresse envoyait à son père à boire et à manger.

Au bout de quelque temps, l’enfant s’en revint, et il raconta à ses parents ce qu’il avait vu et entendu :

« La Margot, dit-il, m’a mené par une grande venelle, puis nous avons passé une porte près de laquelle était une vieille, vieille bonne femme. Oh ! elle m’a fait bien peur, mon petit papa. Nous avons continué à aller par ce grand chemin, et enfin nous sommes arrivés à un endroit où il y avait de belles dames et des enfants à peu près de mon âge. Tous ces enfants vinrent au devant de la Margot qui me conduisait et me présentèrent à manger de très bons fruits. Je passai la première journée sans rien faire ; mais le lendemain, on me montra un troupeau de bœufs, et la belle dame qui était venue me chercher me dit qu’il fallait les garder sur Croquelien, mais que je devais les laisser paître où bon leur semblerait, car, à ce qu’elle m’assurait, personne ne leur dirait rien. Tous les jours je conduisais les bœufs et je n’avais pas grand mal, et tous les soirs, au soleil couchant, je m’en retournait à la tênière (la tanière, la maison), et je m’amusais avec les autres enfants. J’ai de la nourriture autant que j’en veux, et la dame qui est venue me chercher est contente de moi. Vous voyez que je ne suis pas malheureux. Mais il est temps que je m’en retourne, car si je restais trop longtemps, on me gronderait et je ne pourrais plus revenir. »

Le petit gars s’en retourna après avoir embrassé ses parents. Tous les jours il venait avec ses bœufs sur le tertre et dans les champs voisins, et ses parents le voyaient.

Un jour qu’il était avec ses bœufs, il les laissa pâturer dans un champ où il y avait de l’ajonc. Le maître du champ arriva et cria à l’enfant de venir chercher ses bœufs qui faisaient des dommages. Comme il ne se pressait pas, l’homme alla à lui et le frappa. Mais mal lui en prit, car la Margot la Fée, qui voyait tout, fit aussitôt crever une de ses vaches.

Cependant, la Margot la Fée eut une petite fille, dont l’enfant fut le parrain. Alors les bonnes dames lui communiquèrent leurs secrets et il fut aussi savant qu’elles.

Il y avait vingt ans déjà qu’il était avec les fées ; mais le temps ne lui avait pas paru si long de moitié. Sa filleule avait grandi, et il l’épousa. Alors de pâtre il devint maître, et il fit construire un beau château pour ses parents, qui furent depuis riches et heureux.

Et le jeune homme resta avec sa femme dans les tênières de Croquelien, à vivre la vie des fées.

La tênière de la fée Margot, sur le Croquelien (photo : Paskal Mahé)

Source :

Contes fantastiques des pays celtes, anthologie de Gérard Lomenec’h, Ed. Terre de Brume, 2008

3 commentaires

  1. Bonjour Gwenn :

    Un Joli Conte que Voilà ,
    Les Belles Gens sont Bonne Fortune ,
    A Vivre un Si au Coeur des Bois ,
    Tout Simplement au Clair de l’Une ,
    Ils passent le Temps en Ronde d’Effets .
    ~
    Charmante est Celle qui vient parfois ,
    Sur nos Sentiers s’en Visiter ,
    Veillant les Siens sous l’Ombre des Chênes ,
    Reine sait à l’Hors les Protéger.
    ~
    Bien Mal en Pis vaut Courte Peine.
    Restons d’Aguets dans la Forêt ,
    Si Dame demande a voir l’Ainé ,
    Autant l’aider de Toute bonne Foi ,
    La Récompense étant Livrée ,
    Sous Forme de Beurre sur la Tranchoué.
    ~
    NéO~
    Becs d’Heureux Tour :)

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