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Les Trolls et le festin nuptial

Il y a quelques temps je vous racontais l’histoire d’un festin de Spryggyans, un repas qui fut à sa façon terrible pour l’homme qui eut le malheur d’y assister. Voici l’histoire d’un autre festin, beaucoup plus joyeuse. Ce conte nous vient de Suède, où les trolls et les lutins ont longtemps fait partie de l’imaginaire populaire. Il nous apprend que si la gourmandise est parfois un vilain défaut, la bienveillance est toujours récompensée.

 

Il y a de cela si longtemps que personne ne s’en souvient peut-être plus, vivaient dans le Grand Nord, là où l’océan glacé balaie les côtes rocheuses, d’étranges nains : les trolls. De la taille de jeunes écoliers, ils ne se différenciaient aucunement des hommes, si ce n’est par leur long nez et leur peau basanée. Certaines gens prétendaient qu’ils avaient aussi de minuscules queues, mais personne ne réussit jamais à les voir. Les trolls portaient en effet de larges pantalons flottants sur lesquels tombaient les pans d’une veste rouge aux grands boutons de cuir. Leur tête était couverte d’une bonnet à pompon qu’ils troquaient parfois contre un large chapeau magique : dès qu’un troll coiffait ce chapeau, il devenait invisible.

Ils vivaient en paix avec les hommes, les secondant même à l’occasion. Mais quelquefois, ils étaient pris d’une faim soudaine, une véritable boulimie : dans ces moments-là, ils mettaient leur chapeau magique et se glissaient dans les garde-manger ou dans les caves où se trouvaient les réserves de nourriture. Personne ne pouvant les voir, ils festoyaient en toute tranquillité, vidant étagères et tonneaux. Ces visites laissaient généralement dans les maisons un beau désordre ! Pour se préserver d’un tel pillage, les ménagères devaient marquer du signe de la croix chaque aliment. Alors les trolls n’y touchaient point.

 

Un jour, un jeune homme nommé Swen vint s’allonger après son travail à l’orée du bois, et s’endormit. Bientôt, il fut réveillé par des voix sortant des fourrés voisins :

« N’as-tu pas vu mon chapeau ? » demandait l’une.

« Si tu ne le trouves pas, prends celui de grand-père, conseillait une autre. Cela ne fait rien s’il est trop grand pour toi. Seulement, dépêche-toi, le mariage a certainement déjà commencé !  »

Ce sont sans doute des trolls, pensa Swen. Le maire de la commune marie sa fille aujourd’hui et c’est pour cela qu’ils mettent leur chapeau : ils se réjouissent déjà à l’idée d’aller dérober la nourriture dans les assiettes des invités.

Bien que les trolls fussent invisibles, le jeune homme entendit parfaitement le bruit de leurs pas se hâtant vers le village, directement chez le bourgmestre. Il s’apprêtait à les suivre lorsqu’il aperçut dans les branches quelque chose de noir : c’était le chapeau qu’un des trolls avait vainement cherché. Le jeune homme le prit et se rendit lui aussi à la ferme du maire. L’orchestre jouait déjà et les invités festoyaient joyeusement.

Prenant place près des mariés, en bout de table, les trolls commençaient à manger avec une telle voracité que la maîtresse de maison ne suffisait plus à changer les plats vides. Les invités jetaient vers le jeune couple des regards étonnés :

« Sapristi, chuchotaient-ils, les mariés ont dû jeûner toute la semaine ! Regardez à quelle vitesse les mets disparaissent ! »

 

Swen, qui assistait à ce spectacle, ne put s’empêcher de sourire en entendant ces propos. S’approchant alors du maire, il lui remit discrètement le chapeau des nains en lui soufflant à l’oreille :

« Monsieur le Maire, mettez ce chapeau sur votre tête, et vous verrez quels hôtes inattendus se sont joints à vous ! »

Obéissant au jeune homme, le maire coiffa le chapeau et aperçut alors aux côtés des mariés deux trolls avalant goulûment les mets délicats. Il allait les chasser lorsque Swen l’arrêta. Il ne fallait pas fâcher les petits hommes. Mieux valait user d’astuce. Et il lui murmura quelques mots.

Ensuite, le garçon sortit de la maison par la porte de derrière, tandis que le bourgmestre, toujours coiffé du chapeau, reprenait sa place. D’autres invités avaient eux aussi la tête couverte.

Un instant après, Swen entra précipitamment dans la pièce et annonça, haletant :

« Bonnes gens, voici le comte en personne qui arrive pour féliciter les mariés ! »

Le silence se fit aussitôt et le maire dit d’une voix solennelle :

« Chers enfants, chers amis, cette visite de notre seigneur est pour nous un grand honneur. Recevons-le dignement. Ayez donc l’obligeance de vous lever et de vous découvrir. »

Donnant lui-même l’exemple, il ôta son chapeau de troll. Les invités en firent autant. Quant aux nains, impressionnés eux aussi, ils bondirent sur leurs pieds et enlevèrent également leurs larges chapeaux.

C’était le piège. A peine se furent-ils découverts en effet que les invités les aperçurent et comprirent pourquoi les plats servis aux mariés étaient si vite engloutis. Alors, avec de grands éclats de rire, ils chassèrent les trolls de la table. Mais la maîtresse de maison, bienveillante, les rejoignit dans le couloir, tenant la marmite de purée, pour en remplir leurs grands chapeaux : on n’avait encore jamais vu quelqu’un quitter un repas de noces les mains vides !

 

Les trolls ne s’en offusquèrent pas : c’était leur mets préféré ! Ils s’inclinèrent, pleins de reconnaissance, devant la maîtresse de maison et dirent en chœur :

« Ma foi, nous allons nous régaler ! Nous vous remercions de tout cœur ! »

Les gens de la noce, finalement, ne virent pas le comte. Mais cela ne les empêcha pas de festoyer, de chanter, de danser et de s’amuser jusqu’au petit matin.

Source :

Les plus beaux contes du pays des fées, textes de Françoise et Karel Tabery, illustrations de Jan Cerny, chez Gründ, 1986.

2 commentaires

  1. Bonjour Gwenn , Sur le Seuil de l’Automne ,
    Quand les Trolls sont de la Fête ,
    Personne ne perd la Tête , la Magie fait Ecole ,
    Tout le Monde dit Chapeau , le Mariage est Honnête ;)

    Sous les Rayons d’Orées , la Lumière Couvre Celle ,
    Hauts Reflets d’Essentiels , Viennent à l’Hors se Poser ,
    C’est l’Automne à Portées , Une Saison d’Arcs en Ciels .
    Mère s’en Dore pour les Veilles , sa Nature aime Briller.
    ~
    Sous les Feux de Saison , la Passion brûle en Corps ,
    Dans un Dernier Remord , les Feuilles quittent à Raison ,
    Sur le Seuil de La Maison , Seules les Branches sont d’Accord ,
    Pour Garder Cap au Nord , quand s’envolent Frondaisons .
    ~
    C’est le Temps sous Couverts , d’Arpenter les Sentiers ,
    Nouer l’âme aux Souliers ,Trouver l’Onde au Travers ,
    Prendre un Brin d’Ephémère , pour au Vivant se Lier ,
    L’Hêtre à l’Hors est l’Allié , Pair au Grand Choeur des Pierres.
    ~
    La Magie d’Uni Vers découle à l’Hors des Sens ,
    En Lisière Songe l’Alliance , quand le Monde est d’Esprits ,
    l’Onde à Fleur de Vies , est pour l’Une Résonance ,
    Quand la Rime est d’Essences , ses Vers sont Poésie .
    ~
    NéO~
    ~

    Becs sous le Charme d’un Hêtre à Part ;)

    http://drenagoram4444.wordpress.com/2011/11/04/au-seuil-de-londe-loeil-sonde_a_lhors/

    • Merci pour ta visite et pour ces vers aux couleurs de l’automne ! C’est une jolie saison, flamboyante, où on a l’impression que la nature a un sursaut de vigueur, après la langueur de l’été et le sommeil de l’hiver.
      Belles promenades, puisses-tu faire le plein d’inspiration !

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