Le conteur menteur

En Suisse, comme dans de plus en plus de pays, on assiste ces dernières semaines aux marchés de Noël : petits chalets de bois, vin ou chocolat chaud, produits de saison, décorations de Noël, petits (ou gros) cadeaux… C’est l’occasion de parfaire les préparatifs des fêtes de fin d’année.

A Montreux, il y a plusieurs marchés à thème : le marché traditionnel, un village du Père Noël, et surtout, pour mon plus grand intérêt, un marché médiéval dans le très beau château de Chillon.

Il y est encore ce week-end, alors, si vous avez la possibilité de vous y rendre demain, vous ferez d’une pierre trois coups : une plongée dans le Moyen-Age avec des médiévistes très agréables et prêts à répondre à toutes nos questions, une visite d’un très beau château très bien conservé, et enfin, une exposition sur les sorcières au Pays de Vaud (la partie Nord du lac Léman), qui reste jusqu’en Juin prochain.

J’avais déjà visité ce château cet été, et j’avais été surprise par son très bon état, et par le mélange des époques : des peintures clairement médiévales côtoient des frises de l’époque bernoise (18ème siècle), les premières étapes de la construction sont toujours visibles en certains points malgré les agrandissements et améliorations… J’avais personnellement beaucoup apprécié cette visite.

Le château de Chillon, les pieds dans le lac Léman

Mais je m’éloigne du sujet que je voulais aborder avec vous aujourd’hui.

Lors de ce marché médiéval (qui n’est pas spécifiquement un marché de Noël, mais une animation médiévale d’hiver), vous aurez l’occasion de rencontrer un conteur. Pendant près d’une heure, vous pourrez voir différents contes prendre vie : paroles, intonations, gestuelle, tout y est. Bien entendu, qui dit contes, dit enfants, mais il y avait aussi de nombreux adultes, tout aussi captivés que les petits.

J’ai eu envie de reprendre avec vous certains de ces contes, que vous connaissez peut-être déjà (j’en connaissais moi-même un), en commençant par le plus symbolique de tous : le conteur menteur. Je ne fais que retranscrire ce que j’ai entendu et ce dont je me souviens, et donc la version que je vais vous raconter sera sans doute légèrement différente de celle que j’ai entendue. Mais c’est ce qui rend un conte vivant, n’est-ce pas ? 

Il était une fois un roi qui avait une fille unique. Afin d’assurer sa descendance, il cherchait à marier la princesse, mais se montrait particulièrement exigeant : il n’allait pas donner sa fille à n’importe qui ! Il avait déjà refusé des propositions de riches princes et barons, et commençait à se demander qui serait digne de sa chère princesse.

Il eut alors l’idée de donner la main de sa fille à celui, peu importe sa naissance, qui aura vécu la plus belle aventure. La seule condition était que le récit devait être authentique. Il fit paraître la nouvelle dans tout le royaume, et bientôt de nombreux hommes se rassemblèrent au château royal pour faire part au roi de leurs si fantastiques aventures.

Parmi eux se trouvait un conteur. Il n’avait jamais rien vécu d’extraordinaire, mais c’était un très bon conteur, et donc un excellent menteur, car, comme tout le monde le sait, tous les très bons conteurs sont aussi de très bons menteurs.

Quand vint son tour, il commença son histoire :

« Tout commence un soir, alors que je me promenais dans les rues d’une ville où je m’étais arrêté pour la nuit. Je passai devant l’église, et décidai d’y entrer. La nuit étant belle et claire, je montai jusqu’en haut du clocher, et je restai là un moment, à contempler les alentours. Tout était calme, la lune était pleine, blanche et lumineuse, et invitait à la méditation.

« Alors que j’étais appuyé sur le rebord du clocher, je remarquais soudain quelque chose d’étrange. La lune, si pleine, si blanche, si lumineuse, commençait à grossir, à grossir ! Et puis je me suis rendu compte qu’elle ne grossissait pas, mais s’approchait de plus en plus du sol. Elle venait droit sur moi !

« Plus la lune s’approchait du clocher, plus elle grossissait, et plus j’étais pétrifié. Quand elle fut énorme et toute proche, je pris mon courage à deux mains et, au lieu de me laisser emporter avec le clocher qui allait certainement s’effondrer, je décidai de sauter sur la lune ! Sous mon poids, elle s’abaissa encore un peu, frôla les toits des maisons, et commença à s’éloigner de la ville.

« Mais la lune étant faite de glace, la chaleur de mon corps commençait à la faire fondre. Elle perdit donc en volume, et recommença à s’élever. Je m’accrochais fermement et commençais à profiter du paysage qui défilait sous moi.

« Cependant, la lune fondait de plus en plus, et je glissais le long de sa surface. Sous la lune, les gouttes d’eau qui ruisselaient gelaient à nouveau, formant une stalactite. Pour éviter de tomber, je m’y accrochai, mais je continuai à glisser, à glisser… J’allai bientôt tomber ! Et la lune, toujours plus légère, qui s’élevait toujours plus haut !

« Je vis alors que mon écharpe avait un accroc, avec un fil qui battait dans l’air. Je tirai sur le fil et l’accrochai à la stalactite. Le fil se déroula petit à petit, et je commençai à descendre vers le sol. Mais même après avoir dévidé toute l’écharpe, j’étais encore beaucoup trop haut ! Et la lune, qui montait toujours !

« Mais je n’avais pas vraiment le choix, il fallait que je descende, si je ne voulais pas être emporté à jamais par la lune. Alors je pris mon courage à deux mains, fermai les yeux, et lâchai le fil.

« Je crus un instant rester immobile, alors que la terre semblait toujours aussi distante et que la lune s’éloignait rapidement, reprenant sa place dans le ciel. Puis le sol se rapprocha à grande vitesse, toujours plus vite, toujours plus vite.

« Je distinguai d’abord le royaume, puis la capitale, puis votre château, mon Roi. J’étais à présent très près du sol, et j’avais peur de m’y écraser, quand ma chute rencontra fort heureusement le plus grand arbre de votre jardin. Je descendai brutalement quelques branches, et m’arrêtai enfin.

« J’étais à présent allongé sur une branche, au niveau de vos appartements. Je ne pus m’empêcher de regarder à l’intérieur, votre Seigneurie, et pardonnez-moi, parce que ce que j’y vis m’étonna au plus haut point : vous étiez à votre bureau, et vous ronfliez, ronfliez si fort !

– Menteur ! s’exclama le Roi. Je ne ronfle pas à mon bureau ! »

Et c’est ainsi que le conteur fut éliminé du concours et ne put épouser la princesse.

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