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« Le rouge : c’est le feu et le sang, l’amour et l’enfer » Michel Pastoureau

Je suis tombée presque par hasard sur une vieille interview de Michel Pastoureau. Vous vous souvenez, je vous avais parlé de lui lorsque j’avais présenté sur ce blog l’émission consacrée aux bestiaires médiévaux, dans la Marche de l’Histoire de France Inter.

J’ai reçu son livre, Les Bestiaires du Moyen-Âge, à mon anniversaire, la semaine dernière. Je suis en train de découvrir ce livre, et en voulant aller un peu plus loin, je suis tombée sur une entrevue accordée en 2004 à L’Express, avec Dominique Simonnet dans le rôle du journaliste. Cette interview porte sur le thème de la couleur rouge, les couleurs étant l’autre domaine de prédilection de Michel Pastoureau. D’ailleurs, le Petit Livre des Couleurs, écrit par Simonet et Pastoureau, est en route pour chez moi ;)

En attendant de vous dévoiler tous les mystères de la symbolique des couleurs, je vous retranscris ici cet entretien :

Tournoi : affiche des juges diseurs, Traité de la forme et devis d’un tournoi, Livre des tournois (Manuscrit à peinture, vers 1460, BNF)

S’il est une couleur qui vaut d’être nommée comme telle, c’est bien elle ! On dirait que le rouge représente à lui seul toutes les autres couleurs, qu’il est la couleur.

Parler de « couleur rouge », c’est presque un pléonasme en effet ! D’ailleurs, certains mots, tels coloratus en latin ou colorado en espagnol, signifient à la fois « rouge » et « coloré ». En russe, krasnoï veut dire « rouge » mais aussi « beau » (étymologiquement, la place Rouge est la « belle place »). Dans le système symbolique de l’Antiquité, qui tournait autour de trois pôles, le blanc représentait l’incolore, le noir était grosso modole sale, et le rouge était la couleur, la seule digne de ce nom. La suprématie du rouge s’est imposée à tout l’Occident.

Est-ce tout simplement parce qu’il attire l’œil, d’autant qu’il est peu présent dans la nature ?

On a évidemment mis en valeur ce qui tranchait le plus avec l’environnement. Mais il y a une autre raison : très tôt, on a maîtrisé les pigments rouges et on a pu les utiliser en peinture et en teinture. Dès – 30 000 ans, l’art paléolithique utilise le rouge, obtenu notamment à partir de la terre ocre-rouge : voyez le bestiaire de la grotte Chauvet. Au néolithique, on a exploité la garance, cette herbe aux racines tinctoriales présente sous les climats les plus variés, puis on s’est servi de certains métaux, comme l’oxyde de fer ou le sulfure de mercure… La chimie du rouge a donc été très précoce, et très efficace. D’où le succès de cette couleur.

J’imagine alors que, contrairement au bleu dont vous nous avez raconté l’infortune la semaine dernière, le rouge, lui, a un passé plus glorieux.

Oui. Dans l’Antiquité déjà, on l’admire et on lui confie les attributs du pouvoir, c’est-à-dire ceux de la religion et de la guerre. Le dieu Mars, les centurions romains, certains prêtres… tous sont vêtus de rouge. Cette couleur va s’imposer parce qu’elle renvoie à deux éléments, omniprésents dans toute son histoire : le feu et le sang. On peut les considérer soit positivement soit négativement, ce qui nous donne quatre pôles autour desquels le christianisme primitif a formalisé une symbolique si forte qu’elle perdure aujourd’hui. Le rouge feu, c’est la vie, l’Esprit saint de la Pentecôte, les langues de feu régénératrices qui descendent sur les apôtres ; mais c’est aussi la mort, l’enfer, les flammes de Satan qui consument et anéantissent. Le rouge sang, c’est celui versé par le Christ, la force du sauveur qui purifie et sanctifie ; mais c’est aussi la chair souillée, les crimes (de sang), le péché et les impuretés des tabous bibliques.

Miryam chantant la victoire, Cantiques, Manuscrit à peinture, Chypre, 2e moitié du XIIe siècle (BNF)

Un système plutôt ambivalent…

Tout est ambivalent dans le monde des symboles, et particulièrement des couleurs ! Chacune d’elles se dédouble en deux identités opposées. Ce qui est étonnant, c’est que, sur la longue durée, les deux faces tendent à se confondre. Les tableaux qui représentent la scène du baiser, par exemple, montrent souvent Judas et Jésus comme deux personnages presque identiques, avec les mêmes vêtements, les mêmes couleurs, comme s’ils étaient les deux pôles d’un aimant. Lisez de même l’Ancien Testament : le rouge y est associé tantôt à la faute et à l’interdit, tantôt à la puissance et à l’amour. La dualité symbolique est déjà en place.

C’est surtout aux signes du pouvoir que le rouge va s’identifier.

Certains rouges ! Dans la Rome impériale, celui que l’on fabrique avec la substance colorante du murex, un coquillage rare récolté en Méditerranée, est réservé à l’empereur et aux chefs de guerre. Au Moyen Âge, cette recette de la pourpre romaine s’étant perdue (les gisements de murex sur les côtes de Palestine et d’Égypte sont de plus épuisés), on se rabat sur le kermès, ces œufs de cochenilles qui parasitent les feuilles de chênes.

Il fallait le trouver !

En effet. La récolte est laborieuse et la fabrication très coûteuse. Mais le rouge obtenu est splendide, lumineux, solide. Les seigneurs bénéficient donc toujours d’une couleur de luxe. Les paysans, eux, peuvent recourir à la vulgaire garance, qui donne une teinte moins éclatante. Peu importe si on ne fait pas bien la différence à l’œil nu : l’essentiel est dans la matière et dans le prix. Socialement, il y a rouge et rouge ! D’ailleurs, pour l’œil médiéval, l’éclat d’un objet (son aspect mat ou brillant) prime sur sa coloration : un rouge franc sera perçu comme plus proche d’un bleu lumineux que d’un rouge délavé. Un rouge bien vif est toujours une marque de puissance, chez les laïcs comme chez les ecclésiastiques. A partir des XIIIe et XIVe siècles, le pape, jusque-là voué au blanc, se met au rouge. Les cardinaux, également. Cela signifie que ces considérables personnages sont prêts à verser leur sang pour le Christ… Au même moment, on peint des diables rouges sur les tableaux et, dans les romans, il y a souvent un chevalier démoniaque et rouge, des armoiries à la housse de son cheval, qui défie le héros. On s’accommode très bien de cette ambivalence.

Raoul, duc de Normandie, Armorial de Gilles Le Bouvier, Manuscrit à peinture, France, Moyen Âge (BNF)

Et le Petit Chaperon… rouge qui s’aventure lui aussi dans la forêt du Moyen Âge ? Il entre dans ce jeu de symboles ?

Bien sûr. Dans toutes les versions du conte (la plus ancienne date de l’an mille), la fillette est en rouge. Est-ce parce qu’on habillait ainsi les enfants pour mieux les repérer de loin, comme des historiens l’ont affirmé ? Ou parce que, comme le disent certains textes anciens, l’histoire est située le jour de la Pentecôte et de la fête de l’Esprit saint, dont la couleur liturgique est le rouge ? Ou encore parce que la jeune fille allait se retrouver au lit avec le loup et que le sang allait couler, thèse fournie par des psychanalystes ? Je préfère pour ma part l’explication sémiologique : un enfant rouge porte un petit pot de beurre blanc à une grand-mère habillée de noir… Nous avons là les trois couleurs de base du système ancien. On les retrouve dans d’autres contes : Blanche-Neige reçoit une pomme rouge d’une sorcière noire. Le corbeau noir lâche son fromage – blanc – dont se saisit un renard rouge… C’est toujours le même code symbolique.

Je parie que notre rouge, décidément insolent, ne va pas plaire aux collets montés de la Réforme.

D’autant plus qu’il est la couleur des « papistes » ! Pour les réformateurs protestants, le rouge est immoral. Ils se réfèrent à un passage de l’Apocalypse où Saint Jean raconte comment, sur une bête venue de la mer, chevauchait la grande prostituée de Babylone vêtue d’une robe rouge. Pour Luther, Babylone, c’est Rome ! Il faut donc chasser le rouge du temple – et des habits de tout bon chrétien. Cette « fuite » du rouge n’est pas sans conséquence : à partir du XVIe siècle, les hommes ne s’habillent plus en rouge (à l’exception des cardinaux et des membres de certains ordres de chevalerie). Dans les milieux catholiques, les femmes peuvent le faire. On va assister aussi à un drôle de chassé-croisé : alors qu’au Moyen Âge le bleu était plutôt féminin (à cause de la Vierge) et le rouge, masculin (signe du pouvoir et de la guerre), les choses s’inversent. Désormais, le bleu devient masculin (car plus discret), le rouge part vers le féminin. On en a gardé la trace : bleu pour les bébés garçons, rose pour les filles… Le rouge restera aussi la couleur de la robe de mariée jusqu’au XIXe siècle.

Grandes Heures d’Anne de Bretagne, Guiard des Moulins, Bible historiale, Manuscrit à peinture, France, Paris, début XVe siècle (BNF)

La mariée était en rouge !

Bien sûr ! Surtout chez les paysans, c’est-à-dire la grande majorité de la population d’alors. Pourquoi ? Parce que, le jour du mariage, on revêt son plus beau vêtement et qu’une robe belle et riche est forcément rouge (c’est dans cette couleur que les teinturiers sont les plus performants). Dans ce domaine-là, on retrouve notre ambivalence : longtemps, les prostituées ont eu l’obligation de porter une pièce de vêtement rouge, pour que, dans la rue, les choses soient bien claires (pour la même raison, on mettra une lanterne rouge à la porte des maisons closes). Le rouge décrit les deux versants de l’amour : le divin et le péché de chair. Au fil des siècles, le rouge de l’interdit s’est aussi affirmé. Il était déjà là, dans la robe des juges et dans les gants et le capuchon du bourreau, celui qui verse le sang. Dès le XVIIIe siècle, un chiffon rouge signifie danger.

Y a-t-il un rapport avec le drapeau rouge des communistes ?

Oui. En octobre 1789, l’Assemblée constituante décrète qu’en cas de trouble un drapeau rouge sera placé aux carrefours pour signifier l’interdiction d’attroupement et avertir que la force publique est susceptible d’intervenir. Le 17 juillet 1791, de nombreux Parisiens se rassemblent au Champ-de-Mars pour demander la destitution de Louis XVI, qui vient d’être arrêté à Varennes. Comme l’émeute menace, Bailly, le maire de Paris, fait hisser à la hâte un grand drapeau rouge. Mais les gardes nationaux tirent sans sommation : on comptera une cinquantaine de morts, dont on fera des « martyrs de la révolution ». Par une étonnante inversion, c’est ce fameux drapeau rouge, « teint du sang de ces martyrs », qui devient l’emblème du peuple opprimé et de la révolution en marche. Un peu plus tard, il a même bien failli devenir celui de la France.

De la France !

Mais oui ! En février 1848, les insurgés le brandissent de nouveau devant l’Hôtel de Ville. Jusque-là, le drapeau tricolore était devenu le symbole de la Révolution (ces trois couleurs ne sont d’ailleurs pas, contrairement à ce que l’on prétend, une association des couleurs royales et de celles de la ville de Paris, qui étaient en réalité le rouge et le marron : elles ont été reprises de la révolution américaine). Mais, à ce moment-là, le drapeau tricolore est discrédité, car le roi Louis-Philippe s’y est rallié. L’un des manifestants demande que l’on fasse du drapeau rouge, « symbole de la misère du peuple et signe de la rupture avec le passé », l’emblème officiel de la République. C’est Lamartine, membre du gouvernement provisoire, qui va sauver nos trois couleurs : « Le drapeau rouge, clame-t-il, est un pavillon de terreur qui n’a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, tandis que le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ! » Le drapeau rouge aura quand même un bel avenir. La Russie soviétique l’adoptera en 1918, la Chine communiste en 1949… Nous avons gardé des restes amusants de cette histoire : dans l’armée, quand on plie le drapeau français après avoir descendu les couleurs, il est d’usage de cacher la bande rouge pour qu’elle ne soit plus visible. Comme s’il fallait se garder du vieux démon révolutionnaire.

Mais, dans notre vie quotidienne, il est pourtant discret.

Plus le bleu a progressé dans notre environnement, plus le rouge a reculé. Nos objets sont rarement rouges. Mais la symbolique a perduré : les panneaux d’interdiction, les feux rouges, le téléphone rouge, l’alerte rouge, le carton rouge, la Croix-Rouge (en Italie, les croix des pharmacies sont aussi rouges)… Tout cela dérive de la même histoire, celle du feu et du sang…

Source

Rouge, exposition BNF virtuelle (2005)

Pour aller plus loin

Le Petit Livre des Couleurs, Michel Pastoureau et Dominique Simonnet, Points

10 commentaires

  1. Bonjour,

    Ce livre colligeant les entretiens de Michel Pastoureau est en effet réellement passionnant et soulève beaucoup de questions. Personnellement, j’ai aussi beaucoup aimé les livres qu’il a écrits sur les couleurs noire et bleue.

    Bonne fin de journée

    • Je n’ai vu qu’après qu’il avait effectivement écrit sur les couleurs noires et bleues, et je me tâte à les acheter aussi. J’ai déjà dévoré le Petit Livre des Couleurs, et leur histoire est fascinante. Ne se poseraient les questions évidentes de droits d’auteurs, je reproduirai ici chaque chapitre, parce que ça rentre exactement dans le but de ce blog :)
      Bonne fin de journée à vous aussi !

  2. Bonjour,
    Comme le rouge est ma couleur préférée, je suis contente de connaitre toutes ses significations.

  3. Article très intéressant ! le rouge est également ma couleur préférée! ce livre a l’air passionnant !

    • Il l’est ! Et très rapide à lire en plus ! Je l’ai lu une fois d’une traite en moins de deux heures. Maintenant que j’ai une vue d’ensemble, je vais replonger couleur après couleur :)

  4. « Bleu histoire d’une couleur » est très intéressant aussi. Pastoureau démontre que la couleur est d’abord un fait social, en plus d’avoir une belle plume, il est humble !

    • Oui, le choix d’une couleur implique souvent toute une symbolique sociale ou culturelle.
      J’ai bien aimé Le Petit Livre des Couleurs de Pastoureau, et tu n’es pas le premier à me recommander le Bleu, Histoire d’une couleur, j’avoue que ça me tente de plus en plus (il avait fait le noir, aussi, non ?). :)
      Bonne journée !

  5. Bonsoir Gwenn ,

    Merci pour Tout ces Liens , sur des Revers d’Histoires ,
    Il sont de Bonne Mémoire , Portant à moudre du Grain ,
    Chaque Choix étant de Main , Pour Parfaire l’Illusoire ,
    Aux Couleurs d’un Regard , Se Greffe bien des Destins .
    ~
    A l’Hors le Rouge Dragon , Sur son Vaisseau de Mère ,
    Apparaît en Lumière , Au Fil de Trois Saints Bols ,
    Pour ces Pigments d’Ecoles , Aux Teintes d’une Nouvelle Ere ,
    Veillons de Quelle Manière , Tourneront les Saisons .
    ~
    NéO~
    ~
    Becs de bons Tons

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