Le Monde Germanique / Les frères Grimm

Rumpelstilzchen, Rumpelstiltskin, Tracassin et Outroupistache

Once Upon A Time est diffusé depuis quelques semaines sur la 6. Je ne sais pas si vous regardez cette série, mais sans trop spoiler si c’est le cas, on y trouve le personnage de Rumpelstiltskin, un étrange personnage souvent occupé à filer de l’or avec son rouet, quand il ne cherche pas à passer des accords très généralement à son unique avantage. Dans de nombreuses adaptations modernes, Rumpelstiltskin est un lutin malicieux, voire maléfique, ayant une forte propension à proposer des « contrats » dont il faut lire très attentivement les clauses si on ne veut pas voir notre souhait se retourner contre nous.

J’ai voulu en savoir plus, en cherchant des contes liés à sa version française, Tracassin. Rien que cette « traduction » me dérangeait : je savais que Rumpelstiltskin était un lutin d’origine allemande (Rumpelstilzchen) et qu’une partie de son pouvoir était liée au fait que son nom soit unique et quasiment imprononçable (oui, même pour un Allemand, Rumpelstilzchen n’est point évident à dire :) ). Tracassin… je ne vois pas particulièrement où était la difficulté.

Par contre, je connaissais un conte des frères Grimm, Outroupistache. Lui aussi jouait sur le côté unique et imprononçable de son nom.

Du coup, j’ai voulu chercher les liens entre tous ces personnages. Et pour faire simple : c’est tout le temps le même… Le Rumpelstilskin/Tracassin qui fait signer des contrats boiteux et l’Outroupistache cherchant à recevoir son dû à tout prix après avoir filé de l’or à tout va ne sont qu’un seul et même personnage, bel et bien issu du Rumpelstilzchen allemand.

Et c’est là où ça devient très intéressant : d’un seul et unique conte, plutôt simple et court, les anglo-saxons en ont tiré tout un personnage, avec une histoire propre, que l’on peut retrouver dans différentes adaptations récentes, en train de faire signer des contrats et souvent affublé d’un rouet. Personnellement, je pense à Shrek et Once Upon A Time. Oui, je sais, ça change de Geoffroy de Monmouth, Chrétien de Troyes, et Apollodore de Sicile :)

Je vais donc vous raconter à présent le conte à l’origine de tout ceci, celui d’Outroupistache (vous me pardonnerez de choisir la version francisée, elle est toujours plus facile à écrire que les autres…). Découvrez comment un petit lutin maléfique est à l’origine d’un des méchants les plus à la mode des contes de fées modernes. Et souvenez-vous de toujours faire attention quand vous passez un marché avec un lutin…

La fille du meunier, par Anne Anderson

La fille du meunier, par Anne Anderson

Il était une fois un meunier qui vivait pauvrement, mais dont la fille était fort belle. Or il arriva un jour que le meunier eut à parler au roi, et pour se donner de l’importance, lui dit :

« J’ai une fille capable de filer la paille et d’en tirer du fil d’or pur.
- Voilà un art qui me plait, dit le roi ; et si ta fille est aussi habile que tu le dis, conduis-la demain au château que je la voie à l’œuvre. »

Le lendemain, quand la jeune fille fut devant lui, le roi la conduisit aussitôt dans une pièce toute emplie de paille, lui montra le rouet, et lui dit :

« A présent, au travail ! Et si d’ici demain matin tu ne m’as pas filé en or toute cette paille, il te faudra mourir ! »

Le roi s’en alla sur ces mots, ferma lui-même la porte sur elle et la laissa seule. La malheureuse fille pensa qu’elle était perdue car elle ignorait tout d’un art qui eût permit de filer de l’or avec de la paille. Alors, elle se mit à pleurer ; soudain, la porte s’ouvrit et un petit lutin entra en disant :

« Bonsoir, mademoiselle la meunière. Pourquoi pleures-tu tellement ?
-Hélas ! lui répondit la jeune fille, il faut que je file de l’or avec de la paille et je n’y connais rien.
-Si je la file pour toi, qu’est-ce que tu me donnes ? demanda le lutin.
-Mon collier. » offrit-elle.

Le petit homme prit le collier, s’assit au rouet et bss, bss, bss, en trois tours, la bobine était pleine. Il en remit une autre et bss, bss, bss, en trois tours, la voilà pleine aussi ; alors une autre, une autre, et ainsi de suite jusqu’au matin, si bien que toute la paille était filée et que la chambre était pleine de fil d’or.

Rumpelstiltskin, par H.J. Ford, in Blue Fairy Book (1889)

Rumpelstiltskin, par H.J. Ford, in Blue Fairy Book (1889)

Le soleil se levait à peine, que déjà arrivait le roi ; il vit la chambre emplie de tout cet or, s’en étonna bien et s’en réjouit plus encore, mais sans trop le montrer, car son cœur était toujours avide d’or. Il fit amener la fille du meunier dans une autre chambre pleine de paille, mais celle-là était bien plus vase que la première, et il lui ordonna de tout filer avant le lever du jour si elle voulait avoir la vie sauve.

Se sachant perdue et ne voyant aucun moyen de se sauver, la pauvre fondit de nouveau en larmes, et de nouveau la porte s’ouvrit, le petit lutin apparut en disant :

« Qu’est-ce que tu me donnes, si je file de l’or avec toute cette paille à ta place ?
-La bague que j’ai au doigt. » offrit la jeune fille.

Le petit homme prit la bague et se mit au rouet, bss, bss, bss, et le matin, il ne restait plus de paille et tout était plein de fil d’or.

Quand il le vit, le roi en fut réjoui au delà de toute mesure, mais sa soif de l’or n’était toujours pas satisfaite, et il fit conduire la fille du meunier dans une nouvelle chambre bien plus grande encore et toute emplie de paille. Cette fois, il lui dit :

« Tu dois encore me filer tout cela dans la nuit, et si tu y parviens, tu seras mon épouse. »

Et le roi s’en alla en se disant : « Toute fille de meunier qu’elle soit, je ne pourrais pas trouver une femme plus riche dans le monde entier. »

Dès que la jeune fille se trouva seule, le lutin réapparut pour la troisième fois et lui demanda :

« Qu’est-ce que tu me donnes si je file la paille pour toi ?
-Je n’ai plus rien que je puisse te donner ! dit la jeune fille.
-Alors promets-moi, quand tu seras reine, de me donner ton premier enfant. »

« Qui sait ce qu’il adviendra de tout cela », pensa la fille du meunier. Et comme elle ne voyait pas d’autre moyen de se sortir de cette situation, la jeune fille n’hésita pas très longtemps et promit son premier enfant au lutin, puisqu’il le voulait. Et le petit homme s’installa au rouet et fila une fois de plus toute la paille en or.

Le lendemain matin, quand le roi vint et constata que tout était filé en or, ainsi qu’il l’avait souhaité, il fit préparer les noces et la jolie meunière devint reine.

Un an plus tard, elle mettait au monde un beau garçon, sans guère se soucier de la promesse qu’elle avait pu faire au lutin, car en vérité elle n’y pensait même plus. Mais il entra soudain dans sa chambre et lui dit :

« Je viens chercher ce que tu m’as promis. »

La reine en fut horrifiée et supplia le petit homme de lui laisser son enfant en lui offrant toutes les richesses du royaume.

« Non, lui répondit-il, un être vivant m’est infiniment plus précieux que tous les trésors du monde. »

La reine se mit à pleurer et à gémir tant et tant qu’à la fin, le petit homme en eut pitié et lui dit :

« Je te laisse trois jours ; si tu connais mon nom d’ici là, tu garderas ton enfant. »

Alors la reine se mit à réfléchir et passa la nuit à se remémorer tous les noms possibles et à chercher ceux qu’elle ne connaissait pas, tous les noms qu’elle n’avait jamais entendus ; et le lendemain matin, elle envoya vite un messager courir le pays pour apprendre tous les noms qu’il pouvait y avoir encore.

Le soir, quand le lutin vint la voir, elle commença par Melchior, Gaspard et Balthazar, puis continua à lui énumérer dans l’ordre tous les noms qu’elle connaissait et tous ceux qu’elle avait pu apprendre ; mais à chacun le lutin répondait : « Non, ce n’est pas mon nom. »

Le lendemain, qui était le deuxième jour de son délai, la reine fit demander plus loin dans le voisinage comment s’appelaient les gens de ces provinces-là ; et le soir, elle soumit au lutin des noms bizarres et extraordinaires. Mais toujours il lui répondait : « Non, je ne m’appelle pas ainsi. »

Le troisième et dernier jour, le messager revint et dit à la reine :

« Je n’ai pu découvrir aujourd’hui un seul nom nouveau ; mais comme j’étais arrivé à une haute montagne tout là-bas, à la lisière de la forêt où le lièvre et le renard se disent « Bonne nuit ! », j’ai aperçu soudain une toute petite maison ; et devant la maison il y avait un feu qui brûlait ; et devant ce feu, il y avait un drôle de petit bonhomme qui dansait en sautant sur une seule jambe et qui chantait :

Je fais cuire aujourd’hui, demain je brasserai
Et l’enfant de la reine après-demain j’aurai.
Ah ! qu’il est bon que nul ne sache
Que je m’appelle Outroupistache !

Rumpelstiltskin, par Anne Anderson

Rumpelstiltskin, par Anne Anderson

Vous pouvez imaginer combien la reine fut contente en entendant ce nom. Et quand un peu plus tard, le petit homme entra et demanda : « Eh bien, Madame la reine, quel est mon nom ? », elle commença par lui demander :

« Ne t’appelles-tu pas Pierre ?
-Non.
-Ou Paul peut-être ?
-Non.
-Ou alors est-ce que ce ne serait pas, qui sait, Outroupistache ?
-C’est le diable qui te l’a dit ! hurla le petit homme. C’est le diable ! »

Et, dans sa rage, il tapa du pied si fort qu’il s’enfonça dans le sol jusqu’à la hanche ; alors il saisit son pied à deux mains et, fou de fureur, tira dessus avec tant de force qu’il s’ouvrit le corps en deux.

Source

Contes de Grimm, Hatier, 1990

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5 commentaires

  1. Salut Gwen, nos ames d’enfant te remercie, a part ca ca me fait penser a toute ces histoires de diable trompé ou trompant; et me font supposer qu’a la place du diable on trouvait à l’origine l’un ou l’autre personnages feeriques

    • C’est une théorie intéressante, d’autant plus que le Diable est une invention « récente », même vis-à-vis de l’Eglise, et que certains contes doivent remonter à bien plus loin. A étudier, pourquoi pas ? :)

  2. Rétrolien : Rumpelstilzchen, Rumpelstiltskin ou Tracassin | BLOGUE DES ÉTUDIANTS

  3. Merci beaucoup pour ces informations je pensais que le personnage de Rober Carlyle était une pure invention je dormirais moins bête !

    • Non, absolument pas ! :)
      J’ai même une amie qui apparemment connaissait encore un autre nom pour ce lutin…
      J’ai tendance à penser qu’aucun des personnes de la série n’est inventé par ses auteurs, et qu’ils puisent tout dans le folklore européen.
      J’ai presque envie de faire une recherche sur chaque personnage ;)

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