Psyché et Eros, partie 2 : la vengeance des soeurs

Quoi de mieux qu’une histoire d’amour en ce jour de Saint Valentin ? Et quelle meilleure histoire que celle du dieu de l’Amour lui-même ?

J’ai commencé la semaine dernière à vous raconter l’histoire de Psyché et de son amour avec Eros. Nous avions laissé la belle jeune fille, sacrifiée à cause de sa beauté, dans les bras d’un illustre inconnu, et désespérant de revoir sa famille. Son invisible époux avait accédé à sa demande de recevoir ses sœurs, et celles-ci avaient pu découvrir le cadre idyllique dans lequel vivait leur petite sœur.  Mais surtout, elles furent incapables de lui faire dire qui l’entretenait ainsi. Plutôt que de s’empêtrer dans ses mensonges, Psyché préféra écourter la visite.

Cette visite, comme nous allons le découvrir à présent, ne fut pas sans conséquences, comme l’avait prévu le mystérieux époux : 

Les deux sœurs, furieuses de se faire éconduire de cette manière, et jalouses du bonheur de Psyché, laissèrent aller leur envie. Avec des paroles véhémentes et quelques insultes, elles conclurent qu’il n’était pas juste qu’elles aient hérité de vieux maris incapables de les rendre heureuses, tandis que leur jeune et présomptueuse sœur, celle-là même qui aurait du être punie pour s’être considérée comme l’égale d’Aphrodite, avait un si bel époux si généreux, de toute évidence un dieu, qui ferait un jour d’elle une déesse.

Elles prirent la décision de faire en sorte que Psyché ne puisse profiter de ce mariage et de son dieu de mari. En attendant de trouver un plan, elles décidèrent de cacher cette rencontre à leurs parents : elles cachèrent les cadeaux de Psyché, se griffèrent le visage et la poitrine et retrouvèrent leur père le visage emprunt de désarroi et de lamentations, ravivant le deuil des parents. Ceci fait, elles rentrèrent chacune chez elle, se promettant de parvenir à défaire Psyché de cette injuste position.

L’époux continua à rendre visite à Psyché tous les soirs, et continua à également à l’avertir du danger que représentaient ses sœurs et leur terrible dessein pour leur couple, l’implorant d’être prudente. Cette prudence était d’autant plus importante que Psyché attendait désormais un enfant.

L'Amour et Psyché

L’Amour et Psyché (François Edouard Picot, 1817)

La jeune femme fut particulièrement heureuse de la nouvelle. Les jours et les semaines passèrent, et elle s’émerveillait toujours de voir la grossesse avancer et son ventre s’arrondir, alors que son invisible mari continuait à lui rendre visite.

Mais les deux sœurs n’avaient pas oublié leur projet : elles insistèrent bientôt pour une deuxième visite, et comme pour la première, l’époux avertit Psyché du danger. Elle promit qu’elle tiendrait parole, d’autant plus qu’elle était désormais assurée de voir d’une certaine manière les traits de son mari, qu’elle savait admirables au fil de ses visites, via leur enfant. Il céda à nouveau et lui permit d’accueillir ses sœurs, sans néanmoins oublier de la mettre en garde une dernière fois avant de disparaître.

Lorsque les deux sœurs arrivèrent, elles saluèrent chaleureusement Psyché et la cajolèrent, la félicitèrent de sa grossesse et de sa perspective de devenir mère. Comme la première fois, la jeune femme donna un festin en leur honneur, heureuse de leur visite. Elle fit servir les meilleurs repas, jouer les plus beaux airs, mais les sœurs restèrent insensibles à la beauté de l’endroit, et parvinrent à séduire leur cadette. Lorsqu’elles demandèrent à nouveau quel air avait son mari, elle avait oublié la réponse qu’elle avait donnée la fois précédente et répondit qu’il était un bel homme fait, avec les tempes grisonnantes, travaillant dans le commerce. De nouveau, elle les gâta et précipita leur départ, de peur, un peu tard, de trop en dire.

Les deux sœurs avaient parfaitement saisi la bévue, et comprirent rapidement qu’elle n’avait jamais vu son époux, qui ne pouvait être dès lors qu’un dieu. Psyché allait donc mettre au monde un dieu, et pour ses sœurs, il en était hors de question. Il devenait impératif pour les deux complotrices de parvenir à leurs fins.

Dès le lendemain, elles rendirent de nouveau visite à leur jeune sœur, et prirent un air affligé en arrivant devant elle :

« Tu t’endors, mon enfant, dans une douce quiétude, heureuse de ton ignorance et sans te douter du sort affreux qui te menace, tandis que notre sollicitude, éveillée sur tes périls, est pour nous un tourment de toutes les heures. Écoute ce que nous avons appris de science certaine, et ce que notre vive sympathie ne nous permet pas de te celer. Un horrible serpent dont le corps se recourbe en innombrables replis, dont le cou est gonflé d’un sang venimeux, dont la gueule s’ouvre comme un gouffre immense, voilà l’époux qui chaque nuit vient furtivement partager ta couche. Rappelle-toi l’oracle de la Pythie, ce fatal arrêt qui te livre aux embrassements d’un monstre. Il y a plus : nombre de témoins, paysans, chasseurs ou bourgeois de ce voisinage, l’ont vu le soir revenir de la pâture, et traverser le fleuve à la nage.

Personne ne doute qu’il ne te tienne ici comme en mue, au milieu de toutes ces délices, et qu’il n’attende seulement, pour te dévorer, que ta grossesse plus avancée lui offre une chère plus copieuse. C’est à toi de voir si tu veux écouter des sœurs tremblantes pour une sœur qu’elles aiment, et si tu n’aimes pas mieux vivre tranquillement au milieu de nous, que d’avoir les entrailles d’un monstre dévorant pour sépulture. Trouves-tu plus de charmes dans cette solitude peuplée de voix, dans ces amours clandestins, dans ces caresses nauséabondes et empoisonnées, dans cet accouplement avec un reptile ? Soit. Du moins nous aurons fait notre devoir en bonnes sœurs. »

Psyché fut choquée par ces révélations, et ne pensa pas un instant à remettre en doute la parole de ses sœurs qui avaient pris le risque de venir dans le palais de son mari pour lui annoncer telle nouvelle. Bien qu’elle doutât encore, à cause de l’amour qu’elle avait pour son mari et l’affection qu’il lui portait, elle écouta sagement le plan que ses sœurs lui proposaient :

Elle devait cacher une lampe et un poignard derrière les rideaux du lit et quand son époux aurait accompli son office et se serait profondément endormi, elle devait allumer la lampe pour être certaine de frapper juste et le décapiter proprement.

Psyché, bouleversée, promit qu’elle le ferait et s’enfuirait ensuite du palais. Les sœurs, satisfaites, décidèrent de ne pas s’attarder et repartirent prestement, quittant le pays de crainte du courroux divin.

Psyché passa le reste de la journée seule, tiraillée par les paroles de ses sœurs et l’amour qu’elle portait à son époux. Elle accomplit néanmoins les préparatifs promis et le soir venu, laissa son époux venir dans son lit.

Une fois qu’il fut endormi, elle prit la lampe et la lumière tomba pour la première fois sur le lit conjugal : elle y découvrit non pas un monstre, mais le plus beau des époux possibles : Eros lui-même. Elle resta en admiration devant la silhouette somptueuse de son mari endormi, et finit par découvrir au pied du lit les attributs du dieu : l’arc, le carquois et les flèches qu’il utilisait pour faire naître l’amour. La curiosité l’emporta et elle se décida à examiner les armes divines.

Alors qu’elle admirait une des flèches, elle se piqua sans même s’en rendre compte le doigt, et ainsi naquit en elle une passion violente pour le dieu de l’Amour, toujours endormi dans son lit. Elle éleva un peu plus haut la lampe pour mieux le voir et se rapprocha de son époux pour l’embrasser et le cajoler dans son sommeil, incapable de résister à l’attirance qu’avait fait naître la flèche en elle.

Psyché découvre Eros

Psyché découvre que son époux est Eros (Maurice Denis, 1908)

Mais de la lampe s’échappa une goutte d’huile, qui tomba sur l’épaule du dieu, qui se réveilla en sursaut et vit la traîtrise de sa femme. Furieux, il s’envola sans dire un mot. Mais Psyché s’accrocha à sa jambe, et s’éleva dans les airs avec lui, loin du beau palais. Quand elle fut trop épuisée pour tenir plus longtemps, désespérée par la réaction du dieu, elle se laissa tomber. Eros, ému, vint se poser près d’elle :

« Trop crédule Psyché, dit-il, pour vous j’ai enfreint les ordres de ma mère. Au lieu de vous avilir, comme elle le voulait, par une ignoble passion, par un indigne mariage, je me suis moi-même offert à vous pour amant. Imprudent ! je me suis, moi, si habile archer, blessé d’une de mes flèches, j’ai fait de vous mon épouse. Et tout cela, pour me voir pris pour un monstre, pour offrir ma tête au fer homicide, sans doute parce qu’il s’y trouve deux yeux trop épris de vos charmes. J’ai tout fait pour tenir votre prudence éveillée. Ma tendresse a prodigué les avertissements; mais sous peu j’aurai raison de vos admirables conseillères et de leurs funestes insinuations. Quant à vous, c’est en vous fuyant que je veux vous punir. »

Et il s’envola au loin.

Source :

Le conte d’Amour et Psyché, Les Métamorphoses, Apulée (consulter la version en ligne)

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