Le Saumon de la Connaissance

Le monde celte regorge de légendes en tout genre. Lors de mon arrivée en Irlande, je me suis plongée dans différents livres afin de les découvrir. Cette légende est un grand classique, et c’est la première que j’ai eu la chance de connaître.

La connaissance, la sagesse et l’inspiration sont intimement liées dans la pensée celtique, et l’un réfère parfois à l’autre. Le Saumon de la Connaissance est celui qui non seulement apporte le savoir, mais aussi l’inspiration, et la sagesse pour se servir de ces deux atouts.

Et parce que personne ne raconte mieux une légende irlandaise qu’un conteur irlandais, voici la traduction (j’espère fidèle) de cette petite histoire, narrée par Padraic O’Farrell  (les indications en italique sont les miennes) :

Afin de se préparer à diriger la Fianna (la Garde protégeant le Haut-Roi d’Irlande à Tara), Fionn Mac Cumhaill décida d’apprendre la magie auprès de Bodball et l’escrime auprès de Luacha, deux druidesses du comté de Meath (juste au nord de Dublin, et comté où se situe Tara) avec lesquelles il vécut quelques années. Ses progrès les enchantaient, mais elles savaient qu’elles ne pourraient jamais lui transmettre la connaissance, parce qu’elles n’en avaient que trop peu. Elles consultèrent donc un de leurs sages voisins nommé Finegas, qui accepta d’enseigner à Fionn les arts et les sciences.

Cet homme très distrait ne réparait jamais le toit de sa chaumière, changeait rarement de vêtements et oubliait même de se nourrir, sauf quand quelques Noix de Sagesse tombaient d’un arbre magique tout près. Ces fruits lui donnaient une source puissante d’inspiration, mais qui n’équivaudrait jamais celle dont bénéficierait celui qui serait le premier à goûter la chair du Saumon de la Connaissance.

Le Saumon de la Connaissance (droits image: Pauline O'Reilly)

« Les noix magiques donnent le pouvoir de l’inspiration mais n’égaleront jamais le pouvoir donné à celui qui goûtera en premier la chair du Saumon de la Connaissance » (illustration : Pauline O’Reilly)

Il refusa tout d’abord la requête des deux femmes, mais les noix lui donnèrent le bon sens de reconnaître que pour un homme vieillissant, l’assistance d’un jeune homme fort serait bien utile. Il accepta donc.

Tous les jours, pendant de longues heures, le vieil homme regardait la Boyne (l’un des deux plus grands fleuves irlandais, qui traverse le comté de Meath) couler devant sa maison. Fionn le vit souvent allongé sur la rive, les yeux si bas qu’ils semblaient toucher l’eau. Le jeune apprenti ne savait pas que son tuteur cherchait sans relâche le Saumon de la Connaissance (les curieux qui demandent comment le poisson a pu passer de Cavan à Meath (près de 60km au sud) s’entendent répondre qu’ils n’ont pas la sagesse nécessaire pour comprendre !).

De nombreuses fois, Finegas tenta la pêche, mais peu importe quel appât ou ligne il utilisât – même les plus belles noix ou les boyaux d’un chat de Drogheda  -, le saumon le négligeait paresseusement, y accordant à peine un coup de nageoire.

Alors que Fionn cuisinait, réparait et cousait vêtements et chaussures, le vieil homme passait de plus en plus de temps à pêcher le poisson. Fionn était également un bon pêcheur, et il ramena un jour deux belles prises qu’il commença à apprêter pour le repas de Finegas. Il nettoya les poissons et les plaça sur le feu. Pendant qu’ils grillaient, Fionn prépara la garniture : il récupéra le miel d’une ruche et y ajouta des fruits secs et des noix. Le vieil homme fut particulièrement content de ce repas. Il fut encore plus heureux quand Fionn refit le chaume de sa hutte et répara les murs croulants. La seule chose qui l’inquiétait était le don de Fionn pour la pêche, car il voulait le Saumon de la Connaissance pour lui seul.

Le temps passa et Finegas enseigna à son élève la peinture, la musique, et quelques sciences moins artistiques. Fionn intégra toutes ces connaissances, mais jamais Finegas ne lui dit comme il pourrait devenir l’homme le plus savant du monde.

Un jour de printemps, Finegas vit sa proie reposant sur les algues au fond de la rivière. En toute hâte, il assembla sa ligne et y posa son meilleur appât. Le Saumon de la Connaissance ne l’approcha pas, ni aucune simple truite, et Finegas, de dégoût, jeta sa canne dans l’eau. En voyant ceci, le poisson eut un mouvement de tête et ricana.

« Le Saumon ! C’est le Saumon de la Connaissance ! » cria le vieil homme, et Fionn l’entendit.

« Où ? Où ? » répondit-il sur le même ton. Le vieil homme lui montra.

Fionn ne vit que le courant agité, comme si un gros bateau venait de partir. Il se souvint d’avoir entendu Luacha raconter une histoire semblable, au sujet d’un poisson aux pouvoirs extraordinaires, mais quand il demanda à Finegas de lui en dire plus, le poète devint soudain vague et abrupt. Il lui dit plus ou moins de se mêler de ses affaires.

Le gentil Fionn s’enfonça profondément dans la forêt et trouva un grand saule. Il en coupa une branche épaisse et sinueuse et l’arrangea en une canne à pêche. Il prépara ensuite un siège confortable sur la rive, y fit asseoir Finegas et plaça la canne dans ses mains frêles. Au premier lancer, il y eut un gros bruit d’éclaboussures. Une prise ! Le saumon tirait le vieil homme dans la Boyne. Alors que le poisson légendaire se précipitait vers l’autre rive, il fit tomber Finegas dans l’eau. Fionn attrapa les jambes du vieil homme et, de toutes ses forces, tira l’homme et le poisson sur la rive. De grands éclairs d’argent étincelèrent au soleil, aveuglant presque les deux compères. Le poisson agita sa queue avec fureur, tant et si bien qu’il fit tomber un chêne et un frêne. Alors qu’il cherchait à survivre, il creusa un trou si profond que les archéologues de notre époque ont pensé qu’il s’agissait d’un passage vers une tombe médiévale.

Fionn et Finegas après avoir pêché le Saumon de la Connaissance

Finalement sa vie lui échappa et Fionn se prépara à le nettoyer en préparation du banquet – parce que ce poisson suffirait à nourrir généreusement tout le comté de Meath pendant une semaine.

Cependant, Finegas lui interdit de festoyer immédiatement. Il dit à Fionn : « Mangez tant que vous voudrez ce soir, mais je dois être le premier à goûter la chair de ce poisson. »

La cuisson prit un long moment. Fionn se servit du frêne que le saumon avait fait tomber pour fabriquer une broche et monter un grand feu. La taille du poisson posait problème. La chaleur nécessaire pour cuire correctement le poisson était intense, et formait de grosses cloques sur sa peau. Une de ces cloques devint particulièrement grande et Fionn la fit éclater de son pouce. Il se brûla et porta son pouce à sa bouche pour soulager sa douleur. Il devint par là même la première personne à goûter la chair du Saumon de la Connaissance.

Inconscient des conséquences de cet acte, il prépara une grande assiette de pierre creuse trouvée dans une carrière voisine. Il y déposa un délicieux steak rose et le servit à Finegas. Le vieil homme regarda son élève dans les yeux. Personne ne sait ce qu’il y vit, mais il déclara d’une voix douce et triste :

« Tes yeux brillent d’interrogations et regardent bien au delà de moi. Tu as goûté le saumon. »

Fionn répondit que non, mais expliqua l’incident de la cloque et de son pouce brûlé.

« Tu n’as plus besoin d’être mon élève. Je n’ai plus rien à t’apprendre. Tu es désormais l’homme le plus sage au monde, donc va-t-en. »

Fionn s’en alla le coeur lourd et Finegas retourna à sa routine, triste d’avoir échoué dans sa seule ambition, mais certain désormais que la Fianna aurait un chef puissant et sage.

Source :

Ancient Irish Legends par Padraic O’Farrell

4 reflexions sur “Le Saumon de la Connaissance

  1. sylvenn

    Juste une petite info complementaire, d apres un irlandais rencontre dans le burren.
    le saument est saumon de la connaissance car il mange le fruit de la connaissance qui est la noisette. Le noisetier est un des arbre le plus venere par les irlandais.

    1. Opale

      En effet, le noisetier est l’arbre associé au neuvième ogham (alphabet celtique magique), Cell ou Coll, correspondant à l’intuition, la poésie et la sagesse. En mangeant les noisettes de l’arbre de la Sagesse, un Saumon est devenu énorme et a obtenu toute la connaissance du monde (les fruits mangés par Finegas sont donc probablement ces noisettes plutôt que des noix ; elles ne peuvent lui apporter la même sagesse que la chair du saumon car ce dernier en a mangé énormément). Ce serait d’ailleurs la raison des nombreuses tâches sur la peau des saumons : chaque tâche correspond à une noisette mangée.

      1. Gwenn Auteur de l'article

        Il s’agit effectivement de noisettes dans le texte original. Le mot « nuts » est le mot « noix » générique, et je n’ai pas fait attention à la nuance entre les noix, le fruit (walnut) et les noisettes (hazelnut) qui n’est précisée que dans le chapeau de la légende, dans le livre utilisé.
        Mea culpa, et merci pour ces très intéressantes précisions concernant le noisetier et l’alphabet ogham 🙂

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