La Chaussée des Géants

J’ai eu la chance de pouvoir visiter il y a deux mois et demi une petite partie de l’Irlande du Nord. Entre autres, j’y ai vu l’incontournable Chaussée des Géants.

Quand j’en ai pour la première fois entendu parler, j’ai fait immédiatement un lien avec la mythique Avalon, dont la Chaussée en question serait l’unique accès, au travers des Brumes Éternelles. Ça me posait un peu problème… Pour moi, Avalon est en Angleterre. Certains disent en Bretagne, pourquoi pas… Mais l’Irlande du Nord, ça me semblait trop improbable, ne serait-ce que par rapport aux mythes arthuriens.

Puis j’en ai entendu une toute autre histoire. Ce n’est qu’une parmi tant d’autres qui entourent ce lieu, mais c’est la plus connue et celle qu’on déclare comme « officielle ».

Chaussée des géants

La Chaussée des Géants, sur la côte nord de l’Irlande du Nord

Tout d’abord, avant le rêve et les légendes, le terre-à-terre : ce site existe vraiment, et est situé près de Bushmills, en Irlande du Nord. Il se serait formé il y a des milliers d’années, après une éruption volcanique. On trouve près de quarante mille piliers de pierre de hauteur variable, formant comme des marches s’enfonçant dans la mer… ou comme une chaussée qui se serait effondrée. Des milliers de visiteurs vont chaque année le visiter, c’est une des attractions touristiques principale d’Irlande du Nord. L’office du tourisme irlandais a même décidé de construire à côté de l’hôtel centenaire qui donne sur cette chaussée un centre d’accueil officiel, avec magasin, centre explicatif, et navettes pour ceux qui n’auraient pas envie de marcher le petit kilomètre qui relie au site en lui-même.

Passons maintenant au domaine (beaucoup plus intéressant !) des légendes. Oubliez les éruptions volcaniques, les mystères géologiques, et passez aux mythes et à la magie des anciens temps…

J’ai décidé de raconter la version que l’on retrouve dans le recueil de légendes irlandaises de Padraic O’Farrell, d’où est déjà tirée la légende du Saumon de la Connaissance. Ce n’est cependant pas la première version que j’ai entendue, beaucoup plus simple mais racontée avec humour par notre jeune guide irlandais Michael alors qu’il nous conduisait au site. Les parenthèses en italique sont mes ajouts explicatifs, notamment par rapport à la géographie, les légendes irlandaises étant remarquablement précises.

Dans la version que vous allez lire, on retrouve Fionn MacCumhaill, le chef prestigieux de la Fianna, qui, après avoir mangé le Saumon de la Connaissance, dirigea avec sagesse la garde personnelle du Haut-Roi irlandais siégeant à Tara.

La chaussée des géants existait alors déjà. Les bardes racontaient que les hommes puissants d’un temps encore plus ancien l’avait construite pour relier l’Écosse à l’Irlande, afin qu’ils puissent se retrouver facilement et échanger leurs savoirs.

Fionn MacCumhaill s’ennuyait un jour fermement. Cela ne l’intéressait plus du tout d’escrimer contre des inférieurs, ou de se battre contre des hommes qu’il pouvait aisément lancer de sa forteresse d’Allen (située dans le comté de Kildare, à une quarantaine de kilomètres au nord-nord-ouest de Dublin)  jusqu’à Cork. Allongé sur une rive mousseuse, il jetait des pierres pour passer le temps. Ce n’était pas des galets : certaines de ces pierres pesaient plus d’une tonne. Il faisait face à l’est, et les pierres tombaient à Dublin, dont les habitants décidèrent intelligemment de réutiliser ces pierres pour construire leur port.

Fionn s’ennuyait toujours, et il se mit à errer alentours. Il espérait rencontrer quelques membres de la Fianna pour organiser un match de hurling (le sport favori des irlandais, toujours aujourd’hui). Ils étaient tous dispersés à la chasse, mais il vit un étranger assez petit s’avancer vers lui. Cet homme mit fin à l’apathie de Fionn. Messager en provenance d’Écosse, il déclara qu’un des guerriers les plus craints de son pays, Fear Ruadh, était en route pour défier Fionn.

Tout le monde savait que cet Homme Rouge dépassait Fionn de presque un mètre, alors que ce dernier dominait de sa taille n’importe quel homme d’Irlande. La perspective de cette rencontre enthousiasma Fionn, mais il décida de se faire discret. Il chercha conseil auprès de sa femme, conseil qui lui plut grandement. Dès cet instant, Gráinne prit les évènements en main.

Fionn à Allen

Fionn MacCumhaill à l’entrée de sa forteresse d’Allen (Co. Kildare)

Comme promis, Fear Ruadh arriva. Ses pas de géant faisaient trembler la terre et Fionn entendit leur écho alors que Ruadh dépassait Kilrock, dans le comté de Kildare. Le temps qu’il atteigne Robertstown, le bruit en était presque insupportable. Fionn dut mettre cinq livres de mousse dans chaque oreille pour l’étouffer. Frappant à la porte de la demeure de Fionn avec une lance aussi grande que la plus grande tour ronde d’Irlande, le puissant visiteur appela :

« Où est le grand géant irlandais qu’on appelle MacCumhaill ? »

« Il est dans le Kerry en train de chasser le daim, répondit un serviteur. Mais la femme du seigneur est ici, et elle discutera avec plaisir avec vous. »

Le servant conduisit Fear Ruadh à travers le grand hall d’Allen. Il désigna quelques objets que l’astucieuse Gráinne avait placés là en hâte.

« Voici la lance du maître. »

C’était un sapin bien droit surmonté d’une longue pointe de pierre.

« Ici est le bouclier de Fionn ».

Le géant écossais vit un bloc issu du plus grand chêne d’Irlande. Il était aussi gros que quatre grandes roues de charriot et était assemblé par une bande de fer de six pouces de large.

« Et bien, par ma foi ! » s’exclama Fear Ruadh, stupéfait.

Quand Gráinne entra, elle invita gracieusement son invité à s’asseoir pour un repas, en s’excusant de ne lui offrir que son simple menu quotidien. Elle déposa devant lui un pain tout juste cuit sur une plaque posée sur le feu. Fear Ruadh était affamé après son long voyage, et il mordit avidement. Il en perdit trois de ses dents, car Gráinne avait laissé la plaque de fer dans le pain.

Elle fut encore plus ingénieuse avec la viande. C’était simplement un morceau de gras savamment enroulé autour d’une brique rouge. Quand le géant essaya de mordre dedans, il perdit encore une ou deux molaires. Alors qu’il essayait de masquer sa douleur, Gráinne rompit tranquillement un morceau de pain, en s’assurant que le trou formé par la plaque de fer soit bien masqué. Elle donna le morceau au bébé dans le berceau, qui le dévora avant de faire un joyeux signe au visiteur. Le bébé n’était autre que Fionn, attifé d’une robe et d’un bonnet.

Plein d’appréhensions, Fear Ruadh se demandait s’il avait finalement bien fait de défier Fionn en combat.

Gráinne plaça ensuite devant le géant une chope de cinq gallons de bière au miel. Échaudé par la nourriture, il ne but qu’une gorgée. Le serviteur l’emmena ensuite dehors pour une promenade. Fear Ruadh demanda comment la Fianna s’amusait et le garçon lui désigna six grands rochers, chacun aussi gros qu’une petite maison.

« Ce sont des galets qu’ils lancent au loin, quelque fois aussi loin que Cork », dit le jeune homme.

Il expliqua que certaines de ces pierres restaient figées dans le sol et pouvaient être vues un peu partout en Irlande. Fear Ruadh décida d’essayer, faisant tourner un rocher autour de sa tête et le lançant au loin. Il atterrit environ un mile plus loin.

« Pas si mal ! » fit remarquer le serviteur. « En grandissant et en vous entraînant avec la Fianna, vous ferez encore mieux ».

Le géant demanda quels autres passe-temps ils pouvaient avoir, et le garçon lui montra un immense rocher rond en disant :

« Fionn et les autres le lancent par-dessus le château, ils courent autour de la colline et l’attrapent avant qu’il ne tombe. Essayez ! »

Fear Ruadh eut des difficultés à simplement soulever le rocher. Quand il le hissa au dessus de sa tête, le rocher glissa et tomba sur son cou, lui donnant une simple petite douleur car le crâne des Écossais est vraiment dur. Mais dans ce cas, il devait y avoir du bon sens, cependant, car Fear Ruadh déclara qu’il n’attendrait pas le retour de Fionn. Il demanda au serviteur de remercier Gráinne et de lui dire qu’il devait retourner en Écosse avant le retour de la marée.

Et il s’en alla, plein d’émerveillement sur ces si grands hommes qui vivaient en Irlande. Fionn sauta de son berceau et embrassa Gráinne. Il la remercia, en déclarant que les femmes devaient obtenir plus de pouvoir afin que leur intelligence soit reconnue. Juste pour donner au géant une dernière frayeur, il le suivit. Fear Ruadh avait cependant bien avancé et était déjà au milieu de la mer quand Fionn dépassa Portadown, dans le comté d’Armagh (le sud de l’Irlande du Nord). Il fut si rapide dans sa course qu’il détruisit l’antique Chaussée des Géants reliant les deux îles. MacCumhaill prit un bon morceau de terre et le lança sur Fear Ruadh. Le vent dévia sa course et il atterrit sans danger dans la mer à plusieurs miles de sa cible. Aujourd’hui, on l’appelle l’Île de Man. Le trou laissé dans la terre se remplit d’eau et est maintenant le Lough Neagh.

2 reflexions sur “La Chaussée des Géants

    1. Gwenn Auteur de l'article

      Je connais de nom, et il me semble qu’en effet, il y a « l’autre côté de la chaussée » là-bas. Je suppose que cette légende écossaise doit faire la part belle à ce fier peuple, contrairement à celle racontée ici ? 🙂 Je vais la chercher, vous avez piqué mon intérêt !

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