Le Monde Celte / Le Monde des Cornouailles

La fête des Spryggyans

Voilà presque un mois que je n’ai pas écrit d’article… Autant pour moi et ma volonté de venir plus souvent… En plus, aujourd’hui est un jour spécial : il y a un an, jour pour jour, j’ouvrais ce blog, et je commençais avec le monde celtique.

Un an d’aventures déjà, 81 articles, un peu plus de 21.800 visites… Alors même si je t’ai quelque peu abandonné ces derniers temps, cher voyageur, je suis heureuse de ce chemin parcouru. Nous avons rencontré ensemble des dieux, des héros, des êtres fabuleux. Nous avons participé à de grandes fêtes celtes et romaines. Nous avons voyagé partout en Europe, en compagnie d’Hercule ou des héros et dieux irlandais

Mais ce n’est que le début d’un long, très long voyage ! :)

Pour fêter dignement cette journée, pour clore convenablement cette première roue de l’année, je vais finir par ce avec quoi j’ai commencé ce blog : la culture celtique et un nouveau conte, issu cette fois des Cornouailles britanniques.

Et, choix qui me semble approprié en ce jour tout particulier : nous allons passer quelques instants dans une fabuleuse fête magique. Ouvre grand tes yeux, tes oreilles et ton nez (et oui, il y aura même des odeurs, c’est la magie d’Internet…), je t’invite à ce merveilleux festin. Sois prudent cependant : la malice n’est jamais loin, chez le Petit Peuple.

The Fairies Banquet, John Anster Fitzgerald, 1859

Il n’y a pas longtemps, un fermier de Newlyn appelé Uncle Billy, séduit par la mélodie d’invisibles musiciens, dirigea ses pas vers ce qui semblait être un rendez-vous de « Petites Gens ». Il ne se souvenait plus que sa grand-mère lui disait toujours quand il sortait le soir : « Gare à toi, petit Billy, les spryggyans vont venir te chercher ! ». Il n’avait pas eu non plus la présence d’esprit de retourner son manteau ou de mettre ses poches à l’envers pour échapper à l’enchantement, tout préoccupé qu’il était de vouloir trouver un trésor.

Tout à coup, dans un grand fracas, la colline s’entrouvrit devant lui. Des lampes multicolores scintillaient de toutes parts, chaque brin d’herbe brillait comme une étoile ; chaque bosquet portait une lampe. De l’intérieur de la colline s’avancèrent plusieurs troupes de spryggyans-soldats précédés de hauts ménestrels sonnant trompettes et cornemuses avec des porteurs de bannières et de blasons. Ils s’immobilisèrent avant de se ranger en ordre sur le terrain, certains allant même jusqu’à se placer autour de lui, ce qui contraria fort Billy.

Il se consola toutefois en se disant que s’ils avaient quelque intention malveillante, il lui serait aisé de donner un bon coup de pied dans cette fourmilière de spryggyans pas plus hauts que les cordons de ses souliers. Mais un bouffon-nain fit alors des cabrioles qui l’amusèrent, et plusieurs soldats jongleurs exécutèrent avec leurs épées des tours à leur façon sur des joncs tendus au-dessus des douves d’un château.

Puis les cris-cris et les grillons commencèrent leur musique, ponctuée par la basse des grenouilles et l’orgue des crapauds à laquelle se mêlèrent les jeux de gracieux lutins qui dansaient sur des champignons. Des milliers de libellules luisantes menaient des rondes nuptiales et éclairaient la colline.

Uncle Billy était ébloui par la splendeur du spectacle, mais soudain ce fut un embrasement de feux d’artifices plus brillants que toutes les lampes du monde réunies. Et là s’avançaient des centaines de nobles seigneurs et de dames richement atourées chevauchant en amazone. Des ménestrels pinçaient des harpes d’or qui se mêlaient aux doux sons des cornemuses en d’inouïs concerts. Les fragrances de fleurs inconnues embaumaient l’air ; les voix de milles jouvencelles s’unissaient comme dans un chant d’hyménée en une langue ignorée du fermier, mais qui semblait célébrer les louanges d’une nouvelle cavalcade qui sortait de la colline.

Des rires bruyants, mélodieux et perlés, comme seuls l’innocence, la jeunesse et le bonheur savent les trouver, descendaient du tertre, avec l’écho lointain d’une musique aérienne. Une troupe de jeunes filles vêtues de gaze blanche s’avançaient en jetant des fleurs. Dès que ces corolles touchaient terre, elles prenaient racines et souriaient avec une délicieuse coquetterie. Ces demoiselles étaient suivies par autant de charmants jouvenceaux qui tenaient en guise d’instruments des coquilles dont les sons étaient dignes d’un concert angélique ; des clochettes d’argent tintaient gaiement le renouveau.

Ängsälvor (Elfes de la prairie), par Nils Blommér, 1850

La cavalcade n’en finissait pas ; des rangées de petits spryggyans défilaient sous leur propre bannière. Des dames et gentilhommes vêtus de vert et d’or marchaient, jouaient ou, assis sur des tertres fleuris, chantaient romances ou se racontaient des histoires.

Enfin arrivèrent, assis sur des trônes et portés sur un pavois, un jeune roi et une reine éclatant de jeunesse et de beauté comme des soleils au milieu d’un ciel constellé d’étoiles. Le pavois fut déposé sur un tertre qui se transforma aussitôt en un jardin de roses à pétales bleus et à l’odeur exaltante. Les dames et nobles sires vinrent tour à tour s’incliner devant le roi et la reine et allèrent ensuite prendre place aux tables d’un festin.

A un signal du roi, des serviteurs portèrent de la vaisselle d’or et d’argent, des gobelets taillés dans le diamant, rubis ou autres pierres précieuses. D’autres étaient chargés jusqu’à succomber des mets les plus succulents et des plus beaux desserts. Hydromel aux épices, vins épicés coulèrent largement. D’un énorme pâté surgirent des ménestrels qui pinçaient admirablement leurs luths et épinettes. Puis l’on fit apporter des fruits pour le plaisir de la bouche. Nymphes et sylphes agitaient de minuscules plumes pour éventer le roi et la reine qui se régalaient des meilleures pâtisseries.

Uncle Billy, pensant alors que le moment était venu pour lui de s’inviter au banquet, s’avança avec d’infinies précautions du côté de la table du roi et de la reine, sans s’apercevoir que des milliers de spryggyans l’avaient encerclé par de fines cordelettes qu’ils tenaient bien solidement.

La fête continuait de plus belle, sans qu’il eût pu dire s’ils se doutaient ou non de sa présence. Des plats contenant des mets exquis et d’élégants hanaps d’or remplis d’un délicieux nectar mettaient les convives en joie ; des ménestrels blasonnés embouchaient leurs trompettes et leurs hautbois.

Quand il s’avança, il s’aperçut qu’au milieu de ces délices insensés, un nuage sombre s’élevait derrière lui, d’une teinte vaporeuse et lugubre qui contrastait avec le tertre tout illuminé. Tout tremblait, il rampa comme un serpent jusqu’à la table royale, et là, des milliers d’yeux de spryggyans se braquèrent sur lui. Il ne se laissa pas intimider par cette foule de lutins qui le toisaient ; tel un chasseur de papillons, il prit son chapeau qu’il déposa avec une infinie délicatesse sur le monticule pour recouvrir le roi, la reine et les hôtes de cette fête galante.

Assemblée du Petit Peuple, par Godo (illustrateur) (©)

Un sifflement aigu se fit alors entendre ; l’effroi se répandit sur le visage d’Uncle Billy, ses genoux fléchirent, ses sourcils se froncèrent dans l’effrayante angoisse du danger qui le menaçait. Un long bourdonnement d’abeilles lui remplit les oreilles, et il se retrouva allongé au bas du tertre, pieds et poings liés par des chaînes magiques. Longtemps il resta dans cette position, totalement hébété, sans pouvoir bouger.

Enfin, un rayon de lune vint éclairer son visage, et il vit des centaines et des milliers d’insectes voleter autour de lui, tandis que sur son nez trônait un spryggyan semblable à une libellule. Les étoiles pâlissaient déjà au firmament. A ce moment, un coq chanta au loin, donnant le signal d’une débandade pour l’armée des petits hommes vêtus de vert.

Quand il revint à lui, il était déjà tard et, à son grand étonnement, il était ligoté par des myriades de toiles d’araignées qui scintillaient au soleil comme des diamants. Il s’ébroua et distingua parfaitement sur l’herbe humide de rosée des cercles blancs et les marques de milliers de petits talons.

Enfin, arrivé chez sa sœur, Billy raconta tout ce qu’il avait vu. Sa sœur frappa ses mains l’une contre l’autre, toute heureuse que son frère fût sain et sauf, car, dit-elle, « ce que tu as vu, ce sont les spryggyans, et tu as eu de la chance qu’ils ne t’aient pas emmené avec eux ».

Sources :

Conte : R. Hunt, Popular Romances of the West of England, 1875, traduit et adapté dans le Petit Peuple des pays celtes, de Gérard Lomenec’h, chez Terre de Brume

Illustration « Assemblée du Petit Peuple » : Godo

3 commentaires

  1. Bonsoir Gwenn ,
    D’Abord d’Honneur , bel Anniverssaire :)
    Un Monde en Soie , tout de Liens Magiques ,
    Mérite sans Torts d’être en Lumière ,
    Les Contes d’Hiers , Mots Féeriques ,
    Se nouent sans Peines au Long des Plaines ,
    Le Petit Peuple à Trouver Places ,
    De Temps d’Audaces une Nouvelle Reine ,
    Maniant Baguettes sans qu’elle ne Casse.
    Comme l’Oncle Billy je dis Chapeau ,
    Continue d’Hors avec l’Echo ,
    De Veiller l’Une tout en Bohémes.
    NéO~
    Becs de l’Hôte ;)

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